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Andrew
Ramsay
Le
Discours
Première
partie
Des qualités
requises pour devenir Franc-maçon et des buts que se
Propose l'ordre.
La noble ardeur que vous
montrez, Messieurs, pour entrer dans le très ancien et
très illustre ordre des Francsmaçons, est une preuve
certaine que vous possédez déjà toutes les qualités
requises pour en devenir les membres. Ces qualités sont
la Philanthropie sage, la morale pure, le secret
inviolable et le goût des beaux arts.
La philanthropie, ou
amour de l'humanité en général
Lycurge, Solon, Numa, et
tous les autres Législateurs politiques n'ont pû rendre
leurs établissements durables; quelques sages qu'aient
été leurs lois, elles n'ont pû s'étendre dans tous
les pays ni convenir au goût, au génie, aux intérêts
de toutes les Nations. La Philanthropie n'étoit pas leur
base. L'amour de la patrie mal entendu et poussé à
l'excès, détruisoit souvent dans ces Républiques
guerrières l'amour de l'humanité en général. Les
hommes ne sont pas distingués essentiellement par la
différence des langues qu'ils parlent, des habits qu'ils
portent, des pays qu'ils occupent, ni des dignités dont
ils sont revêtus. Le monde entier n'est qu'une grande
republique, dont chaque nation est une famille, et chaque
particulier un enfant. C'est pour faire revivre et
répandre ces anciennes maximes prises dans la nature de
l'homme, que notre Société fut établie. Nous voulons
réunir des hommes d'un esprit éclairé et d'une humeur
agréable, non seulement par l'amour des beaux-arts, mais
encore plus par les grands principes de vertu, où
l'intérêt de la confraternité devient celui du genre
humain entier, où toutes les Nations peuvent puiser des
connoissances solides, et où tous les sujets des
différens Royaumes peuvent conspirer sans jalousie,
vivre sans discorde, et se chérir mutuellement sans
renoncer à leur Patrie. Nos Ancêtres, les Croisés,
rassemblés de toutes les parties de la Chrétienté dans
la Terre Sainte, voulurent réunir ainsi dans une seule
confraternité les sujets de toutes les Nations.
Quelle obligation n'a-t-on
pas à ces Hommes supérieurs qui, sans intérêt
grossier, sans écouter l'envie naturelle de dominer, ont
imaginé un établissement dont le but unique est la
réunion des esprits et des coeurs, pour les rendre
meilleurs, et former dans la suite des temps une nation
spirituelle où, sans déroger aux devoirs que la
différence des états exige, on créera un peuple
nouveau qui, en tenant de plusieurs nations, les
cimentera toutes en quelque sorte par les liens de la
vertu et de la science.
La saine morale
La saine Morale est la
seconde disposition requise dans notre société. Les
ordres Religieux furent établis pour rendre les hommes
chrétiens parfaits; les ordres militaires, pour inspirer
l'amour de la belle gloire; l'Ordre des Free-Maçons fut
institué pour former des hommes et des hommes aimables,
des bons citoyens et des bons sujets, inviolables dans
leurs promesses, fidèles adorateurs du Dieu de
l'Amitié, plus amateurs de la vertu que des
récompenses.
Polliciti servare
fidem, sanctumque vereri
Numen amicitiae, mores,
non munera amarare.
Ce n'est pas que nous nous
bornions aux vertus purement civiles. Nous avons parmi
nous trois espèces de confrères, des Novices ou des
Apprentis, des Compagnons ou des Profès, des Maîtres ou
des Parfaits. Nous expliquons aux premiers les vertus
morales et philanthropes, aux seconds, les vertus
héroïques; aux derniers les vertus surhumaines et
divines. De sorte que notre institut renferme toute la
Filosophie des sentiments, et toute la théologie du
coeur. C'est pourquoi un de nos vénérables Confrères
dit dans une Ode pleine d'enthousiasme:
Free-Maçons, Illustre
grand Maître,
Recevez mes premiers
transports,
Dans mon coeur l'ordre les
fait naître;
Heureux ! si de nobles
efforts
Me font mériter votre
estime,
M'élèvent à ce vrai
sublime,
A la première vérité,
A l'essence pure et
divine,
De l'âme céleste
origine,
Source de vie et de
clarté.
Comme une Filosophie
sévère, sauvage, triste et misanthrope dégoûte les
hommes de la vertu, nos Ancêtres, les Croisés,
voulurent la rendre aimable par l'attrait des plaisirs
innocens, d'une musique agréable, d'une joie pure, et
d'une gaieté raisonnable.
Nos sentiments ne sont pas
ce que le monde profane et l'ignorant vulgaire s'imagine.
Tous les vices du coeur et de l'esprit en sont bannis, et
l'irréligion et le libertinage, l'incrédulité et la
débauche. C'est dans cet esprit qu'un de nos Poètes
dit:
Nous suivons aujourd'hui
des sentiers peu battus,
Nous cherchons à bâtir,
et tous nos édifices
Sont ou des cachots pour
les vices,
Ou des temples pour les
vertus.
Nos repas ressemblent à
ces vertueux soupers d'Horace, où l'on s'entretenoit de
tout ce qui pouvoit éclairer l'esprit, perfectionner le
coeur, et inspirer le goût du vrai, du bon et du beau:
O! noctes, coenaeque
Deum...
Sermo oritur non de regnis
domibusque alienis;
...sed quod magis ad nos
Pertinet, et nescire malum
est, agitamus; utrumne
Divitis homines, an sint
virtute beati;
Quidve ad amicitias usus
rectumve trahat nos,
Et quae sit natura boni,
summumque quid ejus.
Ici l'amour de tous les
désirs se fortifie. Nous bannissons de nos Loges toute
dispute, qui pourrait altérer la tranquilité de
l'esprit, la douceur des moeurs, les sentimes de
l'amitié, et cette harmonie parfaite qui ne se trouve
que dans le retranchement de tous les excès indécens,
et de toutes les passions discordantes.
Les obligations que
l'ordre vous impose, sont de protéger vos Confrères par
votre autorité, de les éclairer par vos lumières, de
les édifier par vos vertus, de les secourir dans leurs
besoins, de sacrifier tout ressentiment personnel, et de
rechercher tout ce qui peut contribuer à la paix, à la
concorde et à l'union de la Société.
Le secret
Nous avons des secrets; ce
sont des signes figuratifs et des paroles sacrées, qui
composent un langage tantôt muet et tantôt très
éloquent, pour le communiquer à la plus grande
distance, et pour reconnaître nos Confrères de quelque
langue ou quelque pays qu'ils soient. C'étoit, selon les
apparences, des mots de guerre que les croisés se
donnoient les uns aux autres, pour se garantir des
surprises des Sarasins, qui se glissoient souvent
déguisés parmi eux pour les trahir et les assassiner.
Ces signes et ces paroles rappellent le souvenir ou de
quelque partie de notre science ou de quelque vertu
morale, ou de quelque mystère de la foi. Il est arrivé
chez nous, ce qui n'est guère arrivé dans aucune autre
société. Nos loges sont établies et se répandent
aujourd'hui dans toutes les nations policées, et
cependant dans une si nombreuse multitude d'hommes,
jamais aucun Confrère n'a trahi nos secrets. Les esprits
les plus légers, les plus indiscrets et les moins
instruits à se taire, apprennent cette grande science
dès qu'ils entrent dans notre société. Tant l'idée de
l'Union fraternelle a d'empire sur les esprits. Ce secret
inviolable contribue puissamment à lier les sujets de
toutes les Nations, et à rendre la communication des
bienfaits facile et mutuelle entre eux. Nous en avons
plusieurs exemples dans les annales de notre Ordre, nos
Confrères qui voyageoient dans les différens pays de
l'Europe, s'étant trouvés dans le besoin, se sont fait
connoître à nos loges, et aussitôt ils ont été
comblés de tous les secours nécessaires. Dans le temps
même des guerres les plus sanglantes, des illustres
prisonniers ont trouvé des frères où ils ne croyoient
trouver que des ennemis. Si quelqu'un manquoit aux
promesses solemnelles qui nous lient, vous sçavez,
Messieurs, que les plus grandes peines sont les remords
de sa conscience, la honte de sa perfidie, et l'exclusion
de notre Société, selon ces belles paroles d'Horace:
Est et fideli tuta
silentio
Merces; vetabo qui Cereris
sacrum
Vulgarit arcanae, sub
isdem
Sit tragibus, fragilemque
mecum
Solvat phaselum;...
Oui, Messieurs, les
fameuses fêtes de Cérès à Eleusis dont parle Horace
aussi bien que celles d'Isis en Egypte, de Minerve à
Athènes, d'Uranie chez les Phéniciens, et de Diane en
Scythie avoient quelque rapport à nos solemnités. On y
célébroit les mystères où se trouvoient plusieurs
vestiges de l'ancienne religion de Noë et des
patriarches; ensuite on finissoit par les repas et les
libations, mais, sans les excès, les débauches et
l'intempérance où les Païens tombèrent peu à peu. La
source de toutes ces infamies fut l'admission des
personnes de l'un et de l'autre sexe aux assemblées
nocturnes contre la primitive institution. C'est pour
prévenir de semblables abus que les femmes sont exclues
de notre Ordre. Ce n'est pas que nous soyons assés
injustes pour regarder le sexe comme incapable de secret,
mais c'est, parce que sa présence pourroit altérer
insensiblement la pureté de nos maximes et de nos
moeurs:
Si le sexe est banni,
qu'il n'en ait point d'alarmes,
Ce n'est point un outrage
à sa fidélité;
Mais on craint que l'amour
entrant avec ses charmes,
Ne produise l'oubli de la
fraternité.
Noms de frère et d'ami
seroient de faibles armes
Pour garantir les coeurs
de la rivalité.
Le gout des sciences
et des arts libéraux
La quatrième qualité
requise pour entrer dans notre Ordre est le goût des
sciences utiles, et des arts libéraux de toutes les
espèces; ainsi l'ordre exige de chacun de vous, de
contribuer par sa protection, par sa libéralité, ou par
son travail à un vaste Ouvrage auquel nulle Académie,
et nulle Université ne peuvent suffire, parce que toutes
les Sociétés particulières étant composées d'un
très petit nombre d'hommes, leur travail ne peut
embrasser un objet aussi immense.
Tous les Grands Maîtres
en Allemagne, en Angleterre, en Italie et par toute
l'Europe, exhortent tous les savants et tous les Artistes
de la Confraternité, de s'unir pour fournir les
matériaux d'un Dictionnaire universel de tous les Arts
Libéraux et de toutes les sciences utiles, la Théologie
et la Politique seules exceptées. On a déjà commencé
l'ouvrage à Londres; mais par la réunion de nos
confrères on pourra le porter à sa perfection en peu
d'années. On y expliquera non seulement le mot technique
et son étimologie, mais on donnera encore l'histoire de
la science et de l'Art, ses grands principes et la
manière d'y travailler. De cette façon on réunira les
lumières de toutes les nations dans un seul ouvrage, qui
sera comme un magasin général, et une Bibliothèque
universelle de tout ce qu'il y a de beau, de grand, de
lumineux, de solide et d'utile dans toutes les sciences
naturelle et dans tous les arts nobles. Cet ouvrage
augmentera chaque siècle, selon l'augmentation des
lumières; c'est ainsi qu'on répandra une noble
émulation avec le goût des Belles Lettres et des beaux
Arts dans toute l'Europe.
Seconde
partie
Origine et histoire de l'ordre
La légende et
l'histoire
Chaque famille, chaque
République, et chaque Empire dont l'origine est perdue
dans une antiquité obscure, a sa fable et a sa vérité,
sa légende et son histoire, sa fiction et sa réalité.
Quelques-uns font remonter notre institution jusqu'au
temps de Salomon, de Moïse, des Patriarches, de Noë
même. Quelques autres prétendent que notre fondateur
fut Enoch, le petit-fils du Protoplaste, qui bâtit la
première ville et l'appela de son nom. Je passe
rapidement sur cette origine fabuleuse, pour venir à
notre véritable histoire. Voici donc ce que j'ai pû
recueillir dans les très anciennes Annales de l'Histoire
de la Grande-Bretagne, dans les actes du Parlement
d'Angleterre, qui parlent souvent de nos privilèges, et
dans la tradition vivante de la Nation Britannique, qui a
été le centre et le siège de notre Confraternité
depuis l'onzième siècle.
Institution de
l'Ordre par les Croisés
Du temps des guerres
saintes dans la Palestine, plusieurs Princes, Seigneurs
et Citoyens entrèrent en Société, firent voeu de
rétablir les temples des Chrétiens dans la Terre
Sainte, et s'engagèrent par serment à employer leurs
talens et leurs biens pour ramener l'Architecture à
primitive institution. Ils convinrent de plusieurs signes
anciens, de mots symboliques tirés du fond de la
religion, pour se distinguer des Infidèles, et se
reconnoître d'avec les Sarasins. On ne communiquoit ces
signes et ces paroles qu'à ceux qui promettoient
solemnellement et souvent même au pieds des Autels de ne
jamais les révéler. Cette promesse n'étoit donc plus
un serment exécrable, comme on le débite, mais un lien
respectable pour unir les hommes de toutes les Nations
dans une même confraternité. Quelques temps après,
notre Ordre s'unit intimement avec les Chevaliers de S.
Jean de Jérusalem. Dès lors et depuis nos Loges
portèrent le nom de Loges de S. Jean dans tous les pays.
Cette union se fit en imitation des Israélites,
lorsqu'ils rebâtirent le second Temple, pendant qu'ils
manioinent d'une main la truelle et le mortier, ils
portoient de l'autre l'Epée et le Bouclier.
Notre Ordre par
conséquent, ne doit pas être regardé comme un
renouvellement de baccanales, et une source de folle
dissipation de libertinage effréné, et d'intempérance
scandaleuse, mais comme un ordre moral, institué par nos
Ancêtres dans la Terre sainte pour rappeler le souvenir
des vérités les plus sublimes, au milieu des innocens
plaisirs de la Société.
Passage de l'Ordre
de la Terre Sainte en Europe
Les Rois, les Princes et
les Seigneurs, en revenant de la Palestine dans leurs
pays, y établirent des Loges différentes. Du temps des
dernières Croisades on voit déjà plusieurs Loges
érigées en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France
et de là en Ecosse, à cause de l'intime alliance qu'il
y eut alors entre ces deux Nations.
Jacques Lord Steward
d'Ecosse fut Grand Maître d'une Loge établie à
Kilwinnen dans l'Ouest d'Ecosse en l'an 1286, peu de
temps après la mort d'Alexandre III Roi d'Ecosse, et un
an avant que Jean Baliol montât sur le Trône. Ce
Seigneur Ecossois reçut Free-Maçons dans sa Loge les
Comtes de Glocester et d'Ulster, Seigneurs Anglois et
Irlandois.
Peu à peu nos Loges, nos
fêtes et nos solemnités furent négligées dans la
plupart des pays où elles avoient été établies.
De-là vient le silence des Historiens de presque tous
les Royaumes sur notre Ordre, hors ceux de la
Grande-Bretagne. Elles se conservèrent néanmoins dans
toute leur splendeur parmi les Ecossois, à qui nos Rois
confièrent pendant plusieurs siècles la garde de leur
sacrée personne.
Des Croisades a la
réforme. Dégénérescence de L'ordre.
Après les déplorables
traverses des Croisades, le dépérissement des Armées
Chrétiennes et le triomphe de Bendocdar Soudan d'Egypte,
pendant la huitième et dernière Croisade, le Fils
d'Henry III Roi d'Angleterre, le grand prince Edouard
voyant qu'il n'avoit plus de sureté pour ses confrères
dans la Terre sainte, quand les troupes Chrétiennes s'en
retiroient, les ramena tous, et cette Colonie de frères
s'établit ainsi en Angleterre. Comme ce Prince était
doué de toutes les qualités du coeur et de l'esprit qui
forment les Héros, il aima les beaux Arts, se déclara
protecteur de notre Ordre, lui accorda plusieurs
privilèges et franchises, et dès lors les membres de
cette Confraternité prirent le nom de Francs Maçons.
Depuis ce temps la Grande-Bretagne devint le siège de
notre science, conservatrice de nos lois, et la
dépositaire de nos secrets. Les fatales discordes de
religion qui embrasèrent et déchirèrent l'Europe dans
le seizième siècle, firent dégénérer notre ordre de
la grandeur et de la noblesse de son origine. On changea,
on déguisa, ou l'on retrancha plusieurs de nos rits et
usages qui étoient contraires aux préjugés du temps.
Conclusion
Retour,
régénération et avenir de l'ordre en France
C'est ainsi que plusieurs
de nos confrères oublièrent l'esprit de nos loix, et
n'en conservèrent que la lettre et l'écorce. Notre
grand maître, dont les qualités respectables surpassent
encore la naissance distinguée, veut que l'on rappelle
tout à sa première institution, dans un Pays où la
religion et l'Etat ne peuvent que favoriser nos Loix.
Des Isles Britanniques,
l'antique science commence à repasser dans la France
sous le règne du plus aimable des Rois, dont l'humanité
fait l'âme de toutes les vertus, sous le ministère d'un
Mentor qui a réalisé tout ce qu'on avait imaginé de
plus fabuleux.
Dans ces temps heureux où
l'amour de la Paix est devenu la vertu des Héros, la
nation la plus spirituelle de l'Europe deviendra le
centre de l'Ordre; elle répandra sur nos Ouvrages, nos
Statuts et nos moeurs, les graces, la délicatesse et le
bon goût, qualités essentielles dans un Ordre, dont la
base est la sagesse, la force et la beauté du génie.
C'est dans nos Loges à l'avenir, comme dans des Ecoles
publiques, que les François verront, sans voyager, les
caractères de toutes les Nations, et c'est dans ces
mêmes Loges que les Etrangers apprendront par
expériences, que la France est la vraie Patrie de tous
les Peuples. Patria gentis humanae.


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