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René Guénon livré à la multitude: temoignage et mises en garde
René Guénon livré à la multitude: temoignage et mises en garde
André Bachelet
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Dans les nos 88 et 90 de «Vers la tradition»,
nous avons évoqué les difficultés que soulève la divulgation de la
correspondance privée de René Guénon en général, et dénoncé l’utilisation
abusive qui en est faite à des fins intéressées, prosélytes ou autres, cela au
mépris de toutes autres considérations, y compris de droit.
Auparavant, dans notre présentation de l’ouvrage posthume de
Denys Roman (nom d’auteur de M. Marcel Maugy): Réflexions d’un
chrétien sur la Franc-Maçonnerie - «L’Arche vivante des Symboles», nous
avions évoqué le cas particulier de la correspondance adressée par René Guénon à
cet auteur. Nous y indiquions les raisons pour lesquelles la mise dans le
domaine public de ces lettres n’est pas autorisée, leur destinataire et seul
possesseur légitime, Marcel Maugy, s’y étant toujours refusé malgré les
nombreuses sollicitations qui lui avaient été faites de divers côtés, affirmant
que leur propre auteur, René Guénon, ne l’aurait pas souhaité.
A propos de cette correspondance, est-il nécessaire de
souligner que Denys Roman s’est toujours efforcé d’en faire bénéficier dans
toute la mesure du possible ses lecteurs et ses Frères Maçons en particulier, à
travers les divers travaux qu’il réalisa sous forme d’articles, de textes, de
comptes rendus ou de livres. La «substanfique moelle» de cette correspondance a
ainsi été transmise par ses propres soins à ceux auxquels il s’adressait, et
selon des modalités appropriées à la nature des sujets traités, modalités qui
revêtaient à ses yeux une grande importance et qu’il était certainement plus
qualifié que tout autre pour apprécier. C’est ainsi que toute son œuvre
représente finalement et en quelque sorte une participation active à l’intérêt
soutenu que René Guénon manifesta jusqu’à ses derniers jours pour cette
organisation initiatique occidentale qu’est la Maçonnerie.
Aujourd’hui, devant le véritable déferlement qui s’abat sur
René Guénon, sa vie, son œuvre, ses lettres, ses soi-disant inédits, etc., et du
fait des abus auxquels certains agissements donnent lieu jusqu’à tromper les
lecteurs eux-mêmes et ce dans une mesure qu’ils ne soupçonnent même pas, nous
considérons que le moment est venu d’apporter notre propre témoignage sur
certains événements relatifs à la divulgation de cette correspondance, et
auxquels nous avons dû faire face, en qualité de représentant régulièrement
mandaté de Monsieur Marcel Maugy - Denys Roman. Ces événements ne sont pas pour
nous des faits isolés, mais s’inscrivent au contraire dans un vaste processus
aux multiples ramifications, dont il convient de dénoncer les méthodes et de
mettre en lumière les véritables objectifs.
***
Il nous paraît en effet particulièrement instructif
d’informer les lecteurs sur le parcours que certains ont fait emprunter à la
correspondance de René Guénon à Marcel Maugy, depuis une source abusive et
frauduleuse jusqu’à un site «internet», où elle a été livrée - sans droit,
sans autorisations, sans vérifications ni contrôle d'aucune sorte - dans
un état bien éloigné des lettres missives originales, bafouant ainsi toutes les
règles, dont le respect dû, au bout de ce cheminement, à ceux-là mêmes que l’on
prétendait servir publiquement de la sorte, et à grande échelle.
Les faits sont les suivants: un individu bien connu des
milieux «traditionnels», trahissant la confiance que M. Maugy lui avait un temps
accordée, fit des copies de ces lettres et les communiqua dans des cercles à
prétention guénonienne, qualifiés de «très restreints», et dont les membres ont
compté et comptent des personnages, dignitaires ou auteurs, dont certains
renommés. A partir de là, c’est-à-dire d’un détournement que la législation en
la matière considère comme un vol, se confectionna clandestinement, et selon le
terme utilisé par les promoteurs de l’initiative, une «Edition» de ces lettres,
augmentée d’autres collections de correspondances de René Guénon. Venu en
possession de ces «Editions» grâce à une rare manifestation d’honnêteté et de
loyauté, nous intervînmes auprès des promoteurs en question, qui crurent bon de
nous signifier une fin de non-recevoir, pour se raviser ensuite et chercher à
nous rassurer sur le caractère confidentiel de cette diffusion. La situation
ayant déjà échappé à tout contrôle, la propagation s’est ensuite étendue de plus
en plus largement pour aboutir finalement sur «internet», d’où nous les
avons fait retirer.
Les correspondances de René Guénon ainsi «éditées»,
précisément à Dôle et à Besançon, par cette officine sont principalement les
suivantes :
- Correspondance de René Guénon Adressée à Marcel Maugy Alias
Denis [sic] Roman
- Adressée à Galvao
- A un Docteur non identifié
- A Pistoni
- A Martinez Espinosa
- A divers correspondants
- A Noelle Maurice-Denis
- A Ananda K. Coomaraswamy.
Quant à la diffusion que nous avons fait retirer d’«internet»,
elle a été publiée sous le titre de «25 lettres à Denys Roman».
***
Ce qui nous paraît le plus étonnant dans cette affaire, c’est
que les différents protagonistes ne semblent à aucun moment s’être inquiétés de
la qualité du texte qu’ils transmettaient; les fautes et les incohérences qui
en ressortent et qui ne pouvaient à l’évidence être attribuées à René Guénon
auraient pourtant dû attirer leur attention.
La comparaison des lettres missives originales de René Guénon
à Marcel Maugy avec celles qui ont été ainsi diffusées est accablante : les
dactylographies de Dôle-Besançon, visiblement bâclées dans la plus grande
désinvolture, s’avèrent grevées d’erreurs, de fautes parfois grotesques, de mots
et de phrases que R. Guénon n’a pas écrits, de confusions de dates et de
contenu, etc., toutes choses indignes qui se retrouvent dans les diffusions
successives, avec des tares supplémentaires s’ajoutant aux précédentes à chaque
étape de reproduction jusqu’à «internet». En outre, l’«Edition» en notre
possession contient même un «Avis de recherche!» (sic !) de pages
manquantes ! Curieusement on faisait également figurer dans cette correspondance
une lettre qui n’était pas adressée à M. Maugy et dont le destinataire n’était
pourtant pas bien difficile à identifier...
Nous avons également pu constater que certaines des autres
correspondances de René Guénon diffusées sur ce même site ne sont que la copie
conforme de l’«Edition» de Dôle-Besançon, à la faute près, augmentée de
nouvelles. Bel exemple de méthode rigoureuse à l’usage des «chercheurs» de
«documentation» qui, d’ailleurs, n’ont nul besoin de cela, car leurs cartons
sont déjà bien remplis et depuis longtemps! Quant aux visiteurs ingénus de ce
site, il semble bien que l’on ne se soucie guère de les avertir de quoi que ce
soit. En effet, si les responsables dudit site se sont résolus sur nos instances
à retirer les 25 lettres frauduleuses et erronées en cause, ce qui plaide en
leur faveur et dont nous leur donnons acte, ils se sont abstenus jusqu’ici de
toute explication publique à l’attention de ceux qu’ils ont ainsi trompés sur la
«qualité» plus que douteuse de la documentation ainsi fournie.
A ce propos, signalons en passant que M. Xavier Accart
(auteur notamment de l’ouvrage L’Ermite de Duqqi) semble s’être laissé
abuser lui aussi, puisqu’il donne, dans le n° 16 de «Politica Hermetica»,
sans avoir pris soin d’en vérifier l’exactitude mais avec une belle assurance,
des références correspondant à la contrefaçon de Dôle-Besançon, références qui
s’avèrent de ce fait erronées, ce qui, pour un auteur et historien, représente
un surprenant défaut de méthode. Nous avons des raisons précises de penser que
M. Accart sait maintenant à quoi s’en tenir sur ce point, mais nous ignorons
s’il a lui-même mis en garde les lecteurs de cette revue dont M. J.-P. Laurant
est le Directeur scientifique, et qui publie les Actes du XVIIe colloque de
l’Ecole Pratique des Hautes Etudes dans ce n° 16.
Incidemment, dans cette même livraison de «Politica
Hermetica», nous avons remarqué que la publication du prétendu inédit de
René Guénon, Psychologie, donne justement à M. J.-P. Laurant - dont les
coordonnées «e-mail» et autres annonces sont également présentes sur le
site en question - l’occasion de faire allusion à des «stratégies de rétention
d’information» (nous avons même relevé ailleurs l’expression significative de
«rétention sectaire»): ce terme de «rétention» est pour nous très révélateur
d’une mentalité qui se trouve, hélas, aux antipodes de ce à quoi elle prétend
s’appliquer, puisque totalement profane, au sens technique que René Guénon
donnait à ce terme, et par définition inapte à se placer du point de vue qui
était le sien, ou se permettre d’en juger de façon légitime. Il se trouve
d’ailleurs que le nom de M. J.-P. Laurant lui-même est cité en toutes lettres
dans la contrefaçon de Dôle-Besançon en notre possession, et cela en rapport
avec les critères qui ont présidé au choix des extraits de lettres de René
Guénon à Galvao publiés dans ladite «Edition», et qui sont ceux-là mêmes que
diffuse le site évoqué.
N’en déplaise à ces exégètes scientifiques ou autres
annexionnistes, tout ce que René Guénon avait à faire connaître dans
l’accomplissement du rôle qui fut le sien l’a été dans son œuvre publique
accessible à tous. Rien, dans ses écrits d’ordre privé, n’y change la moindre
virgule, n’en modifie le point de vue ni la finalité ultime. Mais ce genre de
considérations ne peut que demeurer parfaitement étranger, à ceux qui,
finalement cherchent à percer des «mystères» qu’ils ne découvriront d’ailleurs
jamais par leurs méthodes d’analyse et qui s’imaginent trouver dans sa
correspondance privée le sésame qui leur ouvrira la compréhension de ce que
véhicule son œuvre publique.
Plus généralement, une telle approche méthodologique, par
laquelle on cherche à puiser dans l’intimité de l’auteur des outils censés
expliquer son œuvre, constitue au fond un habile processus, conscient ou non, de
substitution et de détournement, encouragé et facilité par la curiosité de nos
contemporains pour la «vie simple de René Guénon». Nous avons trop d’exemples
déplorables de tentatives d’annexion pure et simple de cette œuvre et de cette
correspondance à des fins intéressées pour être dupes des manœuvres en cours
qui, finalement, ne visent qu’à essayer d’opposer Guénon à lui-même, et de
«neutraliser» ce qui ressort de son action traditionnelle maintes fois affirmée.
De cette façon en effet, on ne fait que s’éloigner du contenu réel de l’œuvre et
de son point de vue spécifique - unique dans toute les publications
traditionnelles occidentales - qui est de nature purement ésotérique,
c’est-à-dire initiatique.
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Ce qui est frappant à nos yeux, c’est ce qui ressort de
l’ensemble des phénomènes que nous constatons actuellement. Le «singulier
vertige» dont René Guénon parlait dans Orient et Occident
s’est emparé de tous les milieux, dits traditionnels ou non: des centaines de
sites s’occupent de René Guénon, sans parler de ce que l’on appelle les «forums»
ou les «groupes» les plus divers; de nombreux livres voient sans cesse le jour,
particulièrement depuis deux ans, et ce n’est pas terminé: célébration du 50e
anniversaire de la mort de René Guénon oblige! Phénomène intéressant: la
plupart de ces productions se renvoient les unes aux autres par le jeu de ce qui
est désigné sous le terme de «liens», et celui de références placées en note des
ouvrages «classiques» et renvoyant à divers sites. Ainsi, de véritables réseaux
arment une «toile» désormais élargie à tous les secteurs de la diffusion et de
l’édition, depuis «internet» jusqu’aux rayons des librairies, et
inversement.
Ce qui est aussi à remarquer, c’est que, dans ce vaste
déversoir, chacun semble trouver son compte, et cela sans paraître se poser (ni
poser) la moindre question, bien au contraire: une sorte de confortable
consensus s’est installé, liant tacitement tous les protagonistes: il y a
là comme un bloc d’hypocrisie gigantesque, recouvert d’une chape de plomb (les
divers pseudonymes et adresses «e-mail» fictives sont de règle dans une
partie où chacun s’avance masqué, également par «courriers électroniques»
anonymes interposés). En somme: c’est une affaire qui marche, et à peu de
frais, sauf à ceux des personnes que l’on trompe ainsi sciemment.
Le tout forme comme un vaste rassemblement, conscient ou non,
de forces antitraditionnelles, qui se «coagulent», avec toujours plus d’évidence
et de détermination, autour du nom et de l’œuvre de René Guénon.
Une sorte de banalisation généralisée s’est également
installée, avec l’impunité régnante, et tous les moyens sont bons pour «qui veut
la fin»; on en arrive à faire «avaler» les données les plus mensongères,
illicites ou frauduleuses comme si elles étaient de source sûre, autorisées et
conformes, en deux mots: fiables et... «libres de droits» et, pour comble de
paradoxe, il semblerait même que le simple fait de les voir «officiellement»
publiées sur «internet» ou accréditées dans certains ouvrages leur
confère une légitimité supplémentaire! Et cela d’autant plus que bien peu de
protestations s’élèvent pour les dénoncer.
A cet égard, et compte tenu de ce qui se passe depuis ces
derniers temps autour de René Guénon et de ses écrits, ou prétendus tels, on
finit par s’interroger sérieusement sur l’«efficacité» - il s’agirait plutôt de
son absence - du rôle qui incombe à ses deux actuels mandataires, mandataires
qui, en l’occurrence, se révèlent des plus discrets pour la représentation de
ses divers droits et la défense de ses écrits. Une telle attitude est d’autant
plus anormale qu’elle n’est probablement pas sans conséquences sur ses propres
héritiers, eux-mêmes bafoués avec la même désinvolture, comme en témoigne par
exemple la cynique «Note de l’éditeur», Archè, par laquelle débute le livre
Psychologie. Il paraît aujourd’hui non seulement légitime mais nécessaire de
poser la question, d’autant que cette extraordinaire «discrétion» ne peut être
perçue que comme un facteur d’encouragement à des agissements que tout lecteur
honnête de René Guénon se devrait de combattre énergiquement.
***
Dans un compte rendu de mars 1930, dénonçant la «bassesse»
des agissements d’une certaine personne vis-à-vis de ce qui relevait de l’ordre
strictement privé le concernant, René Guénon la priait de s’en «abstenir
désormais», «sans quoi», ajoutait-il, «nous nous verrions obligé d’agir par
les moyens légaux, à regret d’ailleurs, car nous voulons croire que nous avons
affaire à une irresponsable» (in Articles et Comptes rendus, t.1,
Editions Traditionnelles 2002, p. 189 ; souligné par nous).
Quel autre recours reste-t-il, en effet, que les moyens
légaux quand on se trouve confronté à des manifestations semblables, puisque
aucun autre «argument», ni de respect ni de correction élémentaires, ni
évidemment d’ordre doctrinal, n’apparaît susceptible de traverser l’épaisse
couche qui imperméabilise certaines mentalités? Et faudra-t-il que, pour notre
part, nous nous résolvions un jour à en dire beaucoup plus?
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