a cura di
Heredom
Extrait de
Pietro Nutrizio e altri
René Guénon e l'Occidente
Luni Editrice

Traduction par
Claude Cuvillier
et Giuditta Sassi

 

«L'Archéomètre» et alentour

«L'Archéomètre» et alentour

 

 

 

Antonello Balestrieri

 

  1. Cf. l'article de P. Nutrizio «René Guénon et les formes de la Tradition», pp. 19-22 du n° 72 (janvier-juin 1991) de la «Rivista di Studi Tradizionali».
  2. Certaines parties du petit ouvrage ont été seulement résumées par le présentateur qui dit, à la fin de son «Introduction»: «L'ouvrage que nous proposons au lecteur fait une très large place à cette série de textes [ceux qui composent "L'Archéomètre" de "La Gnose"]. La rédaction collective de ces articles [c'est là du reste une déduction de M. Happel, car il n'existe pas de documentation sûre, directe ou indirecte, qui prouve le fait avec certitude] donne parfois à ceux-ci un aspect un peu confus. La réédition telle quelle de cet ensemble aurait nui à l'intérêt considérable de ces textes. Il nous a paru indispensable de les regrouper (sans les dénaturer) selon certains thèmes, ceux trop peu développés n'ont pas été retenus (les considérations musicales par exemple). Nous avons ajouté des commentaires in fine en relation directe avec l'oeuvre de René Guénon».
  3. Cette définition est du rédacteur anonyme des articles de «La Gnose» intitulés «L'Archéomètre», rédacteur qui paraphait de la simple lettre «T» majuscule. On pourrait supposer (comme cela a été fait) qu'il s'agissait d'Alexandre Thomas (d'où l'initiale), qui signait cependant d'autres contributions à la revue du pseudonyme de «Marnès».
  4. Extrait de l'article «Saint Yves d'Alveydre et "L'Archéomètre"» de Jean Reyor, contenu dans le n° 187 de 1935 (p. 290) de la revue «Le Voile d'Isis» («Etudes Traditionnelles»).
  5. Extrait de l'article «Notes sur la Tradition cabalistique», (lettre de Saint-Yves au dr. Gérard Encausse [Papus], figurant dans l'édition de «L'Archéomètre» présentée par les «"Amis" de Saint-Yves», publication sans date, mais certainement parue pour la première fois en mai 1911, p. 125). Les textes qui renvoient à nos notes 3, 4 et 5 ont été tirés de l'étude de Nicolas Séd, «Les notes de Palingénius pour l'"Archéomètre"», contenue dans le n° spécial de «L'Herne», publié en 1985 à l'occasion du centenaire de la naissance de René Guénon.
  6. Cf. la note intitulée «Varia», parue in «Etudes Traditionnelles» n° 319, (oct.-nov. 1954), p. 326.
  7. Nous disons également ceci du fait, comme on le verra, que la question des nouveaux lecteurs de l'oeuvre de René Guénon semble être l'une des préoccupations de M. B. Happel.
  8. Pour illustrer les dégâts causés par cet «esprit critique» appliqué à l'oeuvre de René Guénon, rappelons ici le livre de J.-P. Laurant «Le sens caché dans l'oeuvre de René Guénon», dont il a été principalement question dans l'article «Une équivoque de fond» de P. Nutrizio, publié in «Rivista di Studi Tradizionali», numéros 74 et 76.
  9. Nos lecteurs se souviendront peut-être de la campagne de dénigrement indirect de la personne et de l'oeuvre de R. Guénon dont nous avons traité dans les nos 70, 71 et 73 de la «Rivista di Studi Tradizionali», campagne qui, de l'aveu de l'un de ses propres artisans, continue encore aujourd'hui.
  10. Ce critère, judicieux et tout à fait «normal» en définitive, est exactement ce que M. Happel, par la suite, trouve «malencontreux» dans la façon de procéder du présentateur de «Mélanges» auquel il reprochera plusieurs fois de ne pas avoir fait, dans la présentations des écrits qui composent le livre, de renvois à des thèmes et à des phrases qui avaient paru dans «La Gnose» et aussi dans «L'Archéomètre». En y regardant bien, de tels reproches sont même en contradiction avec sa juste affirmation initiale, selon laquelle: «l'oeuvre tout entière de R. Guénon est une brillante illustration de ce que l'Archéomètre, au sens étymologique, peut révéler»; à condition de ne pas donner plus d'importance aux pratiques «érudites» de la critique moderne qu'aux contenus...
  11. Cf. notre article «Une réponse d'auteur», n° 81 (juillet-décembre 1995) de la «Rivista di Studi Tradizionali», p. 283.
  12. C'est cette caractéristique qui lui valut, ainsi qu'à divers autres, le qualificatif de «parasite de René Guénon», de la part de la «Rivista di Studi Tradizionali».
Sous le titre de «René Guénon et l'Archéomètre», les Editions Trédaniel ont présenté en 1996 au public français, pour la première fois en une seule parution, la série des 12 articles portant le titre général de «L'Archéomètre» qui furent initialement publiés dans la revue «La Gnose» de 1910 à 1912, série du reste incomplète du fait que cette publication s'interrompit après le n° de février 1912. Le recueil est accompagné d'une longue introduction et de nombreuses notes critiques de son présentateur, Bruno Happel (ou Hapel, les deux transcriptions sont adoptées dans la présente édition), collaborateur de la revue «Vers la Tradition».

Comme nos lecteurs s'en souviendront peut-être (1), une initiative analogue avait été précédemment conduite en Italie en 1986, dans divers objectifs, par les Editions Atanòr, qui l'avaient du reste compromise non seulement par une mauvaise traduction, mais en présentant l'intégralité des textes regroupés en livre comme attribuable tout court à René Guénon, et faisant ainsi passer la totalité de l'ouvrage pour un «inédit» de cet auteur; comme l'indique le titre même du livre actuel, l'éditeur français, ayant évité le faux grossier commis par l'italien, a su conserver avec une certaine sagacité au petit ouvrage l'attractivité éditoriale du nom de René Guénon en page de couverture, aidé en cela par la structure donnée à son travail par B. Happel, qui en a fait, outre une réédition en livre (la première en français) de «L'Archéomètre» de l'époque de «La Gnose», une sorte de commentaire historique et érudit en son genre, portant sur les vicissitudes de la formulation du texte véritable et se référant en particulier à des thèmes que René Guénon («directeur» - selon Happel - de l'équipe de travail qui s'occupa de l'Archéomètre) développa par la suite au cours de son oeuvre (2).

Rappelons que «L'Archéomètre» - que les Editions Atanòr traduisent par «L'Archeometra», vocable qui selon nous a le défaut de donner l'impression qu'il s'agit d'un personnage, ou, dans la meilleure des hypothèses, d'un principe - était au contraire, outre le titre d'une oeuvre posthume et composite de l'auteur français Alexandre Saint-Yves d'Alveydre (1842-1909), le nom donné par ce dernier - qui l'avait remis au jour et en un certain sens réélaboré - à «un instrument synthétique applicable à toutes les manifestations verbales, [instrument] dont la vertu est de permettre de les ramener toutes à leur Principe commun, et de se rendre compte de la place qu'elles occupent dans l'Harmonie Universelle» (3). Ou bien, selon un autre type de définition, d'une certaine façon plus sommaire mais peut-être plus «pratique»: un instrument «basé sur le nombre 12 et indiquant les correspondances des signes zodiacaux avec les planètes astrologiques, avec les couleurs, avec les nombres, les formes, les lettres des différents alphabets sémitiques et de celles du fameux alphabet watan, dont les caractères constitueraient les véritables idéogrammes primitifs» (4). Saint-Yves d'Alveydre lui-même, dans sa présentation, le définissait de façon assez sibylline comme «un rapporteur cyclique, un code cosmogonique des hautes études religieuses, scientifiques et artistiques», et, dans une lettre, disait de l'alphabet watan, qui comprend 22 caractères: «Je le tiens de Brâhmanes éminents, qui ne me demandèrent jamais d'en maintenir le secret. Il se distingue des autres [alphabets] dits sémitiques, en ce que ses lettres sont morphologiques, c'est-à-dire s'expriment exactement à travers leurs formes, ce qui fait de lui un type absolument unique. De plus, une étude attentive m'a fait découvrir que ces mêmes lettres sont les prototypes des signes zodiacaux et planétaires, ce qui est aussi de toute importance» (5).

A partir de ces brefs renseignements, néanmoins suffisamment clairs, nos lecteurs pourront déduire que le titre «L'Archéomètre» s'applique donc à deux choses bien distinctes: d'une part l'oeuvre posthume de Saint-Yves d'Alveydre (réunie par les soins de tierces personnes, dirigées par Papus) qui exposait à grands traits les critères suivis par lui dans la réélaboration et la confection de l'instrument intelligent portant le même nom et complété en partie par des éléments de provenance hindoue; d'autre part, comme nous l'avons rappelé au début, la série des articles que la revue «La Gnose», fondée et dirigée par René Guénon alors âgé de 23 ans, publia de 1910 à 1912 (donc avant et après la parution du livre de Saint-Yves) à propos de ce même outil. La qualité fondamentale de ces articles est qu'ils «expliquent» les thèmes contenus dans l'écrit posthume de Saint-Yves - très souvent à la lumière des doctrines hindoues -, tout comme ils développent et éclairent de façon synthétique les potentialités incluses dans l'instrument par lui tiré de l'oubli et qui représente en quelque sorte une «clef» cosmologique où se trouvent mis en rapport de multiples éléments symboliques, principalement linguistiques et astrologiques, et il est indubitable qu'une telle qualité «explicative» fut ensuite aussi l'une de celles, fondamentales, qui caractérisèrent toute l'oeuvre de René Guénon, quel que fut le support traditionnel - «résiduel» pour l'Occident, «vivant» pour l'Orient - qui lui en fournit l'occasion.

En ce sens nous pouvons dire en effet que, «derrière» les 12 articles de «La Gnose» sur «L'Archéomètre», dont nous pensons que l'énigme de l'inspiration et de la rédaction ne sera jamais entièrement élucidée, il est difficile de ne pas percevoir l'influence de R. Guénon, même si celui-ci indiqua ensuite personnellement à Jean Reyor qui l'interrogeait à ce propos que «[sa] participation à ce travail se limita à la rédaction de quelques notes qui se référaient à la tradition hindoue» (6). C'est pourquoi nous sommes d'accord avec Bruno Happel lorsque, se référant au travail posthume de Saint-Yves, il dit dans son «Introduction»: «On pourrait croire à la lecture de cet ouvrage que la question de l'Archéomètre dévoilé par Saint-Yves est d'une certaine façon mort-née et que cette "clef" est inutilisable. Mais fort heureusement l'Archéomètre n'est pas la propriété exclusive de Saint-Yves (même s'il en a déposé le brevet!) et ne saurait se réduire à son unique horizon intellectuel. On peut penser que même si Saint-Yves avait pu rédiger lui-même cet ouvrage, la connaissance de l'Archéomètre n'aurait été que très modestement révélée.

Il faudra attendre un autre auteur dont la puissance de synthèse était véritablement à la "mesure" du Principe pour voir cette clef réellement dévoilée. Il s'agit de René Guénon dont l'oeuvre tout entière est une brillante illustration de ce que l'Archéomètre, au sens étymologique, peut révéler. Qui prend connaissance de cette oeuvre devient dépositaire de cette clef pour peu qu'il en soit apte» [souligné par nous].

Même si nous doutons quelque peu que l'on puisse «devenir dépositaire de cette "clef" pour peu qu'on en soit apte», et s'il semble un peu simpliste d'affirmer que l'on soit en mesure de «prendre connaissance» de l'oeuvre de René Guénon dans toute sa profondeur - et donc dans toutes ses implications «réalisatives», en l'absence desquelles la connaissance même «théorique» trouve plus ou moins vite son «plafond» -, uniquement à travers une simple lecture de celle-ci (chose qui est contradictoire avec cette oeuvre même), nous ne pouvons toutefois pas ne pas agréer le ton général de ces phrases, qui expriment d'une certaine façon ce que nous pensons également.

Cependant, et même si nous considérons comme appréciable à un certain point de vue la présente initiative de republier les 12 fascicules de «L'Archéomètre» de «La Gnose» en un seul livre, il nous semble, en définitive et précisément du fait des considérations de fond que nous avons émises, que, face à la limpide clarté de l'oeuvre «officielle» de René Guénon, qui se présenta ensuite sous la forme des 26 ouvrages dont elle est aujourd'hui constituée, ce furetage dans les documents incertains du passé est plus nuisible qu'utile, surtout pour les nouveaux lecteurs de Guénon (7). Tout d'abord les diverses inconnues que contiennent de semblables textes sont trop nombreuses pour qu'il soit possible d'aboutir à un résultat univoque (qui suffirait à justifier ce que nous venons de dire d'une part quant à leur véritable auteur et d'autre part quant au genre de participation qu'y prit R. Guénon); en second lieu, ce genre d'exercice est trop empreint de cet «esprit critique» de marque moderne et académique, dissolvant par nature, et contre lequel Guénon s'éleva toutes les fois que les circonstances lui en offrirent l'occasion au cours de sa vie (8); en troisième mais non dernier lieu, et justement en confirmation du bien-fondé de cette attitude de refus de Guénon pour de semblables méthodes, il est peu probable que, derrière les manifestations de cet «esprit critique», ne se cache pas le ver de quelque parti pris plus ou moins contradictoire au but apparent des manoeuvres elles-mêmes, ou lui servant tout au moins d'«alternative», de sorte que les supports de celles-ci feront alors office, en tout ou en partie, de véhicule destiné à atteindre le but réel, qui est celui qu'il importe d'obtenir.

Si l'on observe d'un oeil un peu aiguisé la façon dont est échafaudé l'«appareil critique» de ce travail, et si l'on voit comment - surtout dans l'«Introduction» - il ramène constamment le lecteur à un seul et unique thème polémique, il n'est pas difficile de constater que ce livre répond au second cas. En réalité ce qui intéresse avant tout son présentateur, loin d'être exclusivement «L'Archéomètre» de «La Gnose» avec ses problèmes critiques, bien souvent spécieux, c'est... le critère suivant lequel l'un des représentants des héritiers de René Guénon qui se sont succédé dans le temps a réalisé la partie de son travail qui consistait à «assembler» le matériau inédit laissé par cet auteur à sa mort; pour autant que cela puisse paraître invraisemblable au lecteur ordinaire, quiconque connaît un peu les milieux et l'atmosphère où s'élaborent ces «petits jeux» sait que cela n'est pas invraisemblable mais répond à des critères bien définis qui n'ont rien à voir avec une connaissance désintéressée, et sont le vecteur de mobiles où passé et présent se confondent de telle sorte qu'ils deviennent bien difficiles à distinguer.

Dans certains cas de raffinement suprême, ces «petits jeux» sont plus ou moins soigneusement dissimulés de façon à induire le lecteur en erreur, et à l'amener tout seul aux conclusions voulues (9); de ce point de vue, nous sommes ici au contraire en présence d'une manoeuvre d'une évidence grossière, puisque, dès la fin de la première longue note de l'«Introduction», l'objectif incongru est rapidement défini et ne sera plus rappelé que de temps à autre par la suite. La note à laquelle nous faisons allusion est la suivante:

«Ce texte ["Le Démiurge"] est réédité dans le recueil posthume publié chez Gallimard qui porte le titre très malencontreux de "Mélanges"; Roger Maridort, responsable de cette publication, n'avait sans doute pas lu un autre ouvrage posthume antérieurement paru aux Editions Traditionnelles et intitulé "Etudes sur l'Hindouisme" (n'en assurait-il pas la mise en forme [!?]) où René Guénon, rendant compte d'un numéro spécial des "Cahiers du Sud" intitulé "Mélanges sur l'Inde" écrivait: "ce titre n'est peut-être pas très heureux en lui-même, mais il faut reconnaître que, en fait, il exprime assez bien le caractère du contenu qui est effectivement très 'mélangé'; c'est d'ailleurs ce qui arrive à peu près inévitablement dans une revue 'ouverte' à laquelle manque l'unité de direction doctrinale". ["Etudes sur l'Hindouisme", p. 248]. Ainsi l'oeuvre de René Guénon manquerait-elle donc de cette unité de direction doctrinale pour que M. Maridort ait estimé devoir donner à l'un de ses ouvrages le titre de "Mélanges"? Faut-il remercier Roger Maridort de l'insulte faite à la mémoire de René Guénon?».

Quand on se trouve devant des manifestations de microcéphalie de cette portée, lesquelles semblent même avoir été insérées après coup dans un texte par ailleurs digne même s'il nous paraît affecté d'un esprit d'analyse excessif et quasi morbide, la réaction naturelle est de penser qu'il ne vaut même pas la peine de relever les imputations extravagantes et injurieuses qui en ressortent, ne serait-ce que par simple respect pour l'intelligence des lecteurs; cependant, une réflexion plus approfondie conduit à se souvenir que - comme nous l'indiquions tout à l'heure -, dans ce genre de choses certaines influences, de nature à vrai dire peu élevée, ont tendance à conserver, une fois trouvé le support adéquat, une regrettable vitalité. C'est cette dernière considération qui nous a fait décider que, au contraire, il serait somme toute bon de relever une accusation offrant toutes les apparences d'une provocation déclarée; cela présenterait  l'avantage d'éclaircir les choses et, surtout, d'agir à l'opposé de ces influences, tout en tenant compte aussi du fait que, comme on le verra par la suite, une telle provocation n'est pas la seule en son genre à provenir du présentateur de ce livre. A toutes fins utiles, ce que nous dirons, et qui touche en outre à l'histoire souterraine de cercles déterminés de personnes qui, aujourd'hui encore, peuvent sembler - tout à fait à tort - en rapport avec des développements conformes à l'oeuvre de René Guénon, donnera au lecteur un exemple de l'importance que revêt l'attitude intellectuelle correcte qui devrait normalement répondre à cette oeuvre, et le caractère dangereux que peuvent prendre des comportements erronés vis-à-vis d'elle.

Sans même relever - dans la note en question - la syntaxe et le sarcasme, tous deux assez douteux (la première même en français), nous commencerons par faire remarquer que les deux situations que M. Happel compare, en les assimilant captieusement sous couvert d'un seul terme: «Mélanges», sont, en réalité, nettement différentes. René Guénon lui-même nous conforte à cette occasion, pourtant marginale: ce qu'il pensait à ce sujet est exprimé avec clarté au début de l'«Introduction» des «Aperçus sur l'Initiation», et se rapporte à une situation analogue concernant l'agencement d'une série de ses écrits, effectué par lui-même: «On nous a demandé, de divers côtés et à plusieurs reprises, de réunir en volume les articles que nous avons fait paraître, dans la revue "Etudes Traditionnelles", sur des questions se rapportant directement à l'initiation; il ne nous a pas été possible de donner satisfaction immédiatement à ces demandes, car nous estimons qu'un livre doit être autre chose qu'une simple collection d'articles [c'est nous qui soulignons], et cela d'autant plus que, dans le cas présent, ces articles, écrits au gré des circonstances et souvent pour répondre à des questions qui nous étaient posées, ne s'enchaînent pas à la façon des chapitres successifs d'un livre; il nous fallait donc les remanier, les compléter et les disposer autrement, et c'est ce que nous avons fait ici».

M. Happel, qui s'est dépêché de profiter d'une observation de Guénon qui lui paraissait propre à appuyer son étrange petit jeu, cet élémentaire principe (d'autant mieux exprimé par l'auteur qu'il semble lui tenir plus à coeur) il ne s'en est pas souvenu. Ce qu'il ne pouvait peut-être pas savoir, c'est que René Guénon rappelait ce principe, qui devait en quelque façon révêtir une certaine importance à ses yeux, dans une lettre privée du 30 août 1950 (peu de mois avant sa mort) adresseé à une personne jouissant de sa confiance dans le milieu des «Etudes Traditionnelles»: «La seule chose qui pourrait être à faire, ce serait de réunir en un ou en plusieurs volumes (je crois que cela pourrait en former plusieurs) ceux de mes articles que je n'ai pas encore utilisés dans mes livres déjà existants; il y aurait seulement la difficulté de savoir de quelle façon les arranger pour en former des ensembles aussi cohérents que possible».

Cela fut fait par les différentes personnes qui se succédèrent à cette tâche et dont chacune suivit - pour le suivre - les directives propres à sa mentalité et à ses convictions, même si une collaboration des plus grandes avait été demandée par René Guénon à ceux qui - désignés par lui - auraient dû épauler le premier désigné à cette tâche, Jean Reyor, dans le choix des «thèmes» et de la «structure» à donner aux recueils. Les vicissitudes auxquelles fut soumis ce genre de travail ne furent pas insignifiantes en fait, mais ce n'est pas de ce sujet que nous voulons nous occuper ici, ce qui serait, même partiellement comme on le verra, en dehors de celui que nous sommes en train de développer; par contre, ce qui pourra intéresser le lecteur actuel dans une certaine mesure, et qui est lié - selon nous - à l'attitude singulière du présentateur de «René Guénon et L'Archéomètre», c'est le résultat d'un tel travail, aujourd'hui connu de tous. Les recueils posthumes qui en découlèrent furent au nombre de 9 (confirmant ainsi les prévisions de René Guénon en 1950), et sont les suivants, dont nous indiquons aussi les présentateurs:

Par Jean Reyor:
«Initiation et Réalisation spirituelle» (1952)
«Aperçus sur l'ésotérisme chrétien» (1954)

Par Michel Vâlsan:
«Symboles fondamentaux de la Science sacrée» (1962)

Par Roger Maridort:
«Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage» (1964)
«Etudes sur l'Hindouisme» (1966)
«Formes traditionnelles et Cycles cosmiques» (1970)
«Comptes Rendus» (1973)
«Aperçus sur l'ésotérisme islamique et le Taoïsme» (1973)
«Mélanges» (1976).

Comme on le voit d'après cette liste, le dernier de ces recueils fut précisément «Mélanges», dont il est question dans la note de M. B. Happel, et il contient tout ce qui, parmi les écrits de René Guénon non encore publiés en livres, n'avait pu trouver place dans les recueils précédents du fait des thèmes caractéristiques de chacun d'entre eux. Les articles et études qui en font actuellement partie portaient sur les sujets les plus divers et couvraient une période de quelques cinq décennies; c'est ce que signifie, à propos de leur réunion, le choix du terme «Mélanges» comme titre, et il est donc en parfaite conformité avec les dispositions prises par R. Guénon avant de mourir et n'a rien à voir avec l'unité doctrinale des écrits eux-mêmes contenus dans le livre, laquelle est totalement hors de propos. C'est du reste ce que dit expressément son présentateur, Roger Maridort, dans la brève préface qu'il rédigea en introduction au livre, préface que Bruno Happel n'a pas le moins du monde prise en considération, chose qui rend sa position d'hostilité vis-à-vis du présentateur de «Mélanges» parfaitement passible de l'accusation de mauvaise foi. Pour permettre au lecteur de juger par lui-même, nous reproduisons ici les premiers paragraphes de la préface en question: «Pour permettre d'y accéder dans un livre et d'éviter ainsi aux lecteurs des recherches dans des numéros de revues épuisés depuis longtemps (10), nous avons réuni sous le titre de "Mélanges" un certain nombre d'articles de René Guénon et de Palingénius, son pseudonyme à l'époque de "La Gnose", revue fondée par lui en 1909. Nous avons divisé l'ensemble de ces articles en trois parties: Métaphysique et Cosmologie - Sciences et Arts traditionnels - De quelques erreurs modernes. Du chapitre I de la Première Partie, "Le Démiurge", qui est, croyons-nous, le premier texte qu'il donna à imprimer en 1909 à l'âge de 23 ans, jusqu'à "La science profane devant les doctrines traditionnelles", d'avril-mai 1950, il s'est écoulé plus de 40 ans. Dans cet intervalle de près d'un demi-siècle, on ne peut dire que les positions intellectuelles de Guénon aient changé beaucoup, surtout en ce qui concerne les critiques contre le monde moderne.
Sur le plan de l'exposé théorique de la Doctrine traditionnelle, il est probable qu'il eût présenté "Le Démiurge" d'une autre manière sur certains points, mais sans en changer la signification profonde, puisque son point de vue métaphysique est toujours resté le même».

Ayant ainsi mis en évidence que le contenu de la note 1 du livre de M. Happel (nous disons «contenu», s'il est toutefois possible de s'exprimer ainsi dans un cas semblable) est dénué de sens, nous nous occuperons des raisons qui ont pu générer l'acrimonie dont elle est sans aucun doute le témoignage; de ces raisons, comme nous l'avons précédemment signalé, nous avons cru trouver trace dans un autre écrit du même auteur, paru dans le n° 62 (déc. 1995 - janv.-fév. 1996) de la revue française «Vers la Tradition». Dans cet article, lui aussi intéressant par certains côtés, et en relation avec le livre dont nous avons traité jusqu'ici, M. Happel définit à grand traits les éléments du rapport existant entre l'oeuvre de «René Guénon et les doctrines hindoues», et, pour ce faire, il se sert abondamment et intelligemment d'une recension de celui-ci, rédigée pour la «Revue de Philosophie», n° de mars-avril 1922 et portant sur un travail du Rév. P. Wallace intitulé «De L'Evangélisme au Catholicisme par la route des Indes», et surtout il utilise un long post-scriptum de Guénon à son article «A propos du poisson» publié en février 1927 par la revue «Regnabit» dans laquelle il venait d'être question du livre de Wallace. C'est à propos de ce dernier extrait de Guénon que M. Happel introduit une autre note qui, selon nous, laisse mieux entrevoir les raisons effectives de son animosité envers le présentateur de «Mélanges»: «Signalons que ce texte est reproduit dans l'introduction rédigée par M. Vâlsan pour le recueil posthume d'articles de René Guénon intitulé "Symboles fondamentaux de la Science sacrée". Les nouveaux lecteurs de René Guénon découvrent de nos jours un recueil posthume où les mêmes symboles ne sont plus fondamentaux, sans doute parce que celui qui l'avait établi et présenté n'y est plus mentionné et son travail n'y est plus reproduit!» [souligné par nous].

Du moment que ces changements, qui, effectivement, se produisirent, furent effectués à une époque où, comme il est aisé de le constater en observant la liste que nous avons donnée des recueils et des dates successives de publication des oeuvres posthumes de Guénon, celui qui avait la charge de s'occuper de ces dernières était justement celui qui en dernier lieu coordonna ensuite aussi «Mélanges», il est logique de penser que c'est à lui que doive être attribuée la responsabilité des modifications éventuelles des recueils précédents (en fait de modifications, la seule à avoir été effectuée fut celle-là). Quoi qu'il en soit de cette question, qui devrait n'intéresser que les seuls héritiers de René Guénon et ceux qui, au cours du temps, jouirent de leur confiance, voyons s'il existe, accessibles à tous, d'autres éléments qui pourraient - même aux yeux de ces «nouveaux lecteurs» de René Guénon qui semblent si chers à M. Bruno Happel - justifier les changements tant dépréciés par lui dans sa note de «Vers la Tradition»: pour nous ils existent, et sont constitués par un extrait de René Guénon que nous avons déjà cité en une autre occasion (11), et par quelques passages de la même «Introduction» et de l'«Annexe III» du recueil présenté par Michel Vâlsan sous le titre de «Symboles fondamentaux de la Science sacrée» (aujourd'hui, simplement, «Symboles de la Science sacrée»).

L'extrait de René Guénon auquel nous nous référons constitue le paragraphe final du ch. XXI de «Initiation et Réalisation spirituelle», «Vrais et faux instructeurs spirituels»; il dit ceci: «Les jalousies et les rivalités individuelles, en effet, ne sauraient avoir aucune place dans le véritable domaine initiatique, tandis que, par contre, elles en tiennent presque toujours une fort grande dans la façon d'agir des faux instructeurs [spirituels]; et ce sont uniquement ceux-ci que doivent dénoncer et combattre, chaque fois que les circonstances l'exigent, non seulement les Maîtres spirituels authentiques, mais encore tous ceux qui ont à quelque degré conscience de ce qu'est réellement l'initiation» [souligné par nous].

Les passages de Michel Vâlsan auxquels nous voulons faire allusion se présentent par contre de cette façon: («Annexe III»): «C'est à propos du symbolisme numéral de certains noms et termes arabes que la correspondance de R. Guénon avec nous évoque le point laissé en suspens à la fin de son étude sur la "Montagne et la Caverne". [...] Les circonstances ne nous ont pas permis à l'époque de faire autre chose que de le remercier pour cette importante communication, de sorte que nous n'avons pas à citer de sa part quelques appréciations sur les constatations que nous pouvions faire à ce propos, ni d'autres considérations qu'il n'aurait pas manqué d'ajouter lui-même à l'occasion [?!]» [souligné par nous].

(Extrait de l'«Introduction»): «De plus, les thèmes symboliques qui dominent cet ensemble, aussi bien que les sujets particuliers qui foisonnent dans le texte principal ou dans les notes, prennent des dimensions nouvelles dans l'ordre des significations, car le cadre général dans lequel ils ont trouvé leur place engage, en quelque sorte, les symboles mentionnés à des rapports réciproques nouveaux, qui peuvent être révélateurs d'aspects et de fonctions non exprimés encore; [...]. Il se produira ainsi du côté du lecteur des choses comparables à celles qui se sont produites couramment du côté de l'auteur [?!], à savoir qu'une donnée symbolique quelconque, secondaire au point de départ, se trouvera subitement éclairée d'un jour nouveau, dégagée et rehaussée, en sorte que finalement elle pourra atteindre les significations les plus élevées [!!!]» [souligné par nous].

Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire d'ajouter des éléments plus «techniques» à ces passages, pour montrer en quoi ce genre de propos correspond au cas illustré par le précédent extrait de Guénon. Nous nous bornerons seulement à dire ceci: même s'il nous est difficile d'affirmer qu'il ne puisse exister personne qui ait la prétention de comprendre les sujets - symboliques ou non - contenus dans l'oeuvre de Guénon mieux que son propre auteur, nous devons toutefois admettre, quant à nous, que, face à quelqu'un qui aurait eu une telle prétention, nous aurions pensé qu'il était au moins atteint de mégalomanie. Nous comprenons ici parfaitement - à la différence de M. Bruno Happel - que celui qui en avait la faculté se soit empressé de séparer le nom de René Guénon de celui d'un tel ordonnateur de ses écrits.

Après tout ce que nous avons dit, et dont le rappel n'a été imprudemment suscité que par la seule impudence avec laquelle quelqu'un, par mauvaise foi ou par simple ignorance des faits, a voulu rendre des jugements sur des matières en lesquelles il était largement incompétent, il nous semble avoir suffisamment clarifié - du moins pour ceux qui savent, ne serait-ce qu'imprécisément, faire la distinction entre les questions relatives à l'initiation et de vaines prétentions «littéraires» - les raisons pour lesquelles «Mélanges» porte ce titre, et celles qui ont conduit à la suppression de toute trace de l'intervention du précédent ordonnateur du recueil qui porte aujourd'hui le titre de «Symboles de la Science sacrée», et ceci, n'en déplaise à M. Bruno Happel (ou Hapel), lave Roger Maridort de toutes les imputations calomnieuses qu'il lui adresse directement ou indirectement. Pour terminer, nous avertirons le présentateur de «René Guénon et l'Archéomètre» (et ceux pour qui il parle éventuellement) que les considérations, même «historiques», qui ont constitué la matière de notre présent écrit, ne sont pas les seules qu'il serait possible de produire; il pourrait y en avoir beaucoup d'autres qui ont trait aux faits et gestes de la série nourrie de successeurs, qui, à ce qu'il paraît, a laissé de par le monde le personnage à qui l'on devait l'«Annexe III» et l'«Introduction» dont il a été ici question, lequel ne dédaigna pas, naguère, de laisser dire publiquement de lui qu'il fut «disciple» et «continuateur» de René Guénon, à des fins que nous ne pouvons qualifier autrement que de «personnelles» (12). Et, sur toutes ces considérations, nous en avertissons, les archives de la «Rivista di Studi Tradizionali» sont en mesure de produire toute la documentation nécessaire.