a cura di
Heredom
Extrait de
Pietro Nutrizio e altri
René Guénon e l'Occidente
Luni Editrice

Traduction par
Claude Cuvillier
et Giuditta Sassi

 

A propos de la «dissolution»,
ou:
les détracteurs de René Guénon parlent aussi l'italien

A propos de la «dissolution»,
ou:
les détracteurs de René Guénon parlent aussi l'italien

 

 

  

 

 

Antonello Balestrieri

 

  1. Voir à ce propos l'article de T. Masera intitulé «Caccia alle streghe» [Chasse aux sorcières] et paru dans le n° 26-27 (janvier-juin 1968) de la Rivista di Studi Tradizionali; voir aussi, bien qu'il traite d'un autre auteur, mais dont les positions concordent avec celles de «Renovatio» et qui n'est lui même assurément pas inconnu des milieux qu'elle fréquente, l'article «Entomata in difetto» [Entomata en défaut], également de T. Masera, et paru dans le n° 30 (janvier-juin 1969) de cette revue.
  2. Ces attaques, loin de pouvoir se situer sur un plan purement doctrinal (M. Blondet n'affiche-t-il pas pour son livre des prétentions risibles à la «théologie»!) qui leur ferait suivre certaines constantes, sont en effet immanquablement et, dirions-nous, nécessairement changeantes, car elles sont menées sur un terrain soumis à des «politiques» plus ou moins particulières et variables, terrain dont ces tacticiens semblent incapables de se dégager. La seule caractéristique invariable est une sorte de sourde rancune à l'encontre de l'oeuvre de René Guénon, rancune qui, plus elle est remâchée par des individus doués d'une certaine subtilité, plus elle tend à s'accompagner d'une évidente mauvaise foi.
  3. Le sous-titre en question est un fatras de mots destinés à n'impressionner que ceux qui ignorent tout de l'initiation. Les notions extérieures auxquelles on attribue le nom de «culture» sont quelque chose d'éminemment «profane», qui, résultant de cette «instruction obligatoire» instaurée dans le monde moderne, n'ont pas le moindre rapport avec le véritable savoir traditionnel, à plus forte raison avec la connaissance initiatique. Quant aux «stratégies», leur étude relève plutôt de mentalités qui, s'occupant de ce qu'on appelle aujourd'hui, selon un beau barbarisme, le «management», sont ce qu'il y a de plus éloigné de l'attitude des vrais initiés.
    On peut en conclure immédiatement que presque tout ce que M. Blondet considère comme «initiation» dans son travail en le chargeant d'implications «dissolvantes», représente en réalité quelque chose qui ne peut en aucune manière être recouvert par ce terme, et une telle tentative de dénaturation constitue une calomnie caractérisée à l'encontre de la véritable initiation. Par «presque tout», nous entendons y inclure aussi ce que M. Blondet a compris (ou a feint de comprendre) des vraies doctrines traditionnelles qu'il lui est arrivé de rencontrer sous des formes diverses; en effet, et comme on le verra par la suite, le livre en question traite aussi de l'oeuvre de René Guénon, de la Maçonnerie, et plus généralement de doctrines traditionnelles comme les doctrines hindoues, qui toutes procèdent d'un esprit réellement initiatique; mais malheureusement M. Blondet, qui ne comprend rien à cet esprit, dénature ces sujets de façon à les confondre parmi ceux dont il parle par ailleurs et à en donner une représentation complètement déformée.
  4. Ce qui lui donnait parfois l'illusion de pouvoir parler, naturellement de façon complètement arbitraire, «au nom de la tradition»; tout comme lorsqu'il prétendait, dans une lettre adressée à la direction de la revue et publiée dans le n° 4 d'«Arcana» de septembre 1972,... faire la lumière sur Agarthi, ou Shambala, et cela au moyen d'une démonstration qui contenait déjà en germe toute la construction logique de son récent livre. Dans son argumentation en effet il confondait purement et simplement le rôle de l'initiation avec celui de la contre-initiation, qui, selon ses dires, étaient représentées par deux «centres» opposés mais au même niveau, conception qui est elle-même antitraditionnelle.
    Dans son livre actuel M. Blondet a rectifié son affirmation de l'existence des deux centres d'Agarthi (qu'il transcrit aujourd'hui par Agartha) et de Shambala (aujourd'hui transcrit par Shambhala), ayant découvert entre-temps que le deuxième terme n'est que la façon tibétaine d'indiquer ce que l'hindouisme exprime par le terme Agartha, et il a transféré tout bonnement sa conception dualiste de l'initiation... à l'intérieur d'Agartha; mais ceci n'en est pas moins faux et anti-initiatique. Pour «illustrer» le rôle «dissolvant» de ce qu'il voudrait faire passer pour l'initiation, M. Blondet insiste actuellement sur les agissement plus que douteux d'un personnage, Trebitsch-Lincoln, qu'il présente avec une prétendue subtilité comme étant en rapport avec «l'aspect dissolvant du Centre invisible»; sans doute sera-t-il étonné d'apprendre que ce personnage n'était guère inconnu de René Guénon qui, dans une lettre du 13.9.1936, en parlait en ces termes:
    «Trebitsch-Lincoln, qui est un agent connu de la "contre-initiation" [c'est nous qui soulignons], est passé, lui aussi, par bien des transformations successives, et il a toujours été mêlé à de multiples espionnages; il a été simultanément au service de l'Angleterre et à celui de l'Allemagne, tout comme son confrère Aleister Crowley [...]. Depuis qu'il est devenu le "Lama Dorji-Den", il a séjourné un certain temps au Canada, puis il est revenu en Europe, à la tête d'un groupe de "Lamas" du même genre (parmi lesquels il y a plusieurs Français), et s'est mis à recruter des fonds pour établir un monastère bouddhique en Suisse. Je soupçonne, d'après certaines allusions, qu'il est en relations assez étroites avec le "Bouddha vivant" susdit, lequel est même mêlé aussi au projet du monastère bouddhique. Voilà déjà plusieurs fois qu'il y a des projets semblables (et toujours en Suisse), qui n'ont jamais abouti, et qui ont toujours tourné plus ou moins en escroquerie [...]».
    Dans une autre lettre au même destinataire (non datée):
    «Le rôle particulier de ce Verne consiste à raconter des histoires "arrangées", dans lesquelles il y a peu de vrai et beaucoup de faux, pour détourner l'attention des gens de ce qui pourrait être trop gênant. Ce qu'il y a de vrai, c'est que, au début de l'affaire d'Hitler, il n'y a pas eu seulement Trebitsch-Lincoln, mais aussi Aleister Crowley et un certain colonel Ettington. [...]» [c'est nous qui soulignons].
  5. Il est vrai que les hommes sur lesquels pèse la responsabilité de cette erreur de perspective peuvent se défendre en soutenant qu'ils l'ont héritée, au fil des siècles, de ceux qui les ont commises; mais ceci n'enlève rien à la gravité de la situation à laquelle ils doivent actuellement faire front.
  6. Même le terme de «dissolution» [dissoluzione] qui apparaît dans le titre de son livre est emprunté, mais dans ce sens spécial, par M. Blondet à l'oeuvre de René Guénon, qui le met en relation avec la tendance caractéristique de la phase finale du cycle actuel (voir: Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, en particulier le ch. XXIV, «Vers la dissolution»).
  7. A ce propos il nous paraît intéressant de citer l'opinion d'un écrivain qui ne devrait pas être considéré comme suspect aux yeux des auteurs de ce factum. Augusto del Noce, dans Rivoluzione, Risorgimento, Tradizione (GIUFFRE' Edit., Milan, 1993; page 656), dit entre autres: «Si [...] nous nous intéressons particulièrement à trois de ses livres [de Guénon]: La Crise du Monde moderne (Paris, 1927), Autorité spirituelle et Pouvoir temporel (id., 1929), et surtout au Règne de la Quantité et les Signes des Temps (id., 1954), nous nous trouvons face à des perspectives inattendues. Ainsi dans le dernier des livres cités, constitué d'essais déjà parus les années précédentes, et qui furent écrits en faisant abstraction de toute préoccupation d'actualité immédiate, on trouve décrites avec la précision la plus minutieuse les dispositions spirituelles qui allaient prévaloir dans les temps suivants, et la situation présente. Tout ce qui fut écrit de non banal par la suite, quels qu'en soient les points de départ et les intuitions, même les plus défavorables, rentre dans l'horizon proposé à l'époque. Ce qui ne peut nous échapper, c'est l'extrême importance de ceci: ce n'est qu'à partir des principes de la métaphysique [...] traditionnelle qu'une véritable interprétation de l'histoire contemporaine est possible [c'est nous qui soulignons]. Par là se trouve rejetée l'habituelle argumentation qui renvoie cette métaphysique au "moyen âge", dans la mesure où elle serait incapable d'entendre et d'expliquer l'histoire». [...] «La négation de l'autorité n'est pas un moment, ou une conséquence, du rationalisme; c'est au contraire sa condition déterminante, en tant que refus d'un ordre supra-humain (parce que c'est en rapport avec l'idée d'ordre que s'établit la distinction entre autorité et pouvoir), et d'une faculté de connaissance supérieure à la raison individuelle (c'est-à-dire de l'intuition intellectuelle, connexe à l'idée de vérité éternelle)».
    Il nous semble que le peu que nous avons pu citer ici de cet auteur, pour d'évidents motifs de place, suffit cependant largement à montrer l'honnêteté de la façon de juger de quelqu'un qui, même s'il appartient aux milieux d'où sont sortis Gli «Adelphi» della Dissoluzione, mais ayant évidemment une façon de penser radicalement différente de celle qu'illustre ce travail, peut conclure ainsi: «Ces premiers éléments suffisent à permettre de saisir à quel point Guénon, déjà autour des années 30, avait compris comme nul autre le développement successif de l'histoire; et cela indépendamment de toute référence expressément politique, considérant même les événements strictement politiques comme des symboles sensibles de motivations autrement profondes». [...] «Personne n'a défini comme Guénon le sens que recouvre le terme de "dissolution"».
  8. Nous signalerons le renversement - vraiment ignoble de surcroît - qui consiste à laisser entendre que les conditions décrites ici puissent être rapportées, comme à l'une de leur cause possible, à la publication des écrits de René Guénon, qui, par nature, sont à l'exact opposé du désordre et de la désagrégation mentale moderne, ou même post-moderne, pour employer le jargon adopté par Piero Vassallo.
    Pour ce qui en est du «cas» d'Elémire Zolla, que M. Blondet décrit avec un peu d'amertume dans son livre (nous avons également exprimé le même regret dans le chapitre précédent, bien que pour des raisons tout à fait différentes des siennes), nous nous permettrons de lui faire remarquer que, pour s'apercevoir de l'équivoque qui dès le début était sous-jacente au point de vue de cet autre «parasite», atypique, de l'oeuvre de René Guénon, une période de vingt ans est peut-être trop longue pour un intellect bien constitué. Et ceci surtout parce qu'une «proximité» de pensée si prolongée ne peut pas ne pas laisser de traces, comme le démontrent les vues pseudo-traditionnelles particulières de ce «brillant» écrivain dont les idées parsèment le travail de M. Blondet, probablement à son insu.
  9. Peut-être amusera-t-il nos lecteurs de lire à ce propos ce que M. Vassallo écrivait dans l'un de ses articles dont la Rivista di Studi Tradizionali avait rendu compte en 1968: «La pensée guénonienne [...] a été forcée de s'exprimer dans les ghettos des revues semi-clandestines et des maisons d'édition de sous-bois, un ghetto d'où Guénon ne sortit que dans les dernières années, lorsque l'éditeur Gallimard découvrit son oeuvre».
    L'objectif et le pays diffèrent, mais le mobile reste le même!
Sous un titre curieux: Gli «Adelphi» della Dissoluzione [Les «Adelphi» de la Dissolution], la maison d'édition ARES de Milan a publié fin 1994 un livre entièrement consacré à expliquer ce qui est désigné en sous-titre par les mots de «stratégies culturelles du pouvoir initiatique»; l'auteur en est Maurizio Blondet, journaliste et écrivain à qui l'on devait déjà un travail sur les Fanatici dell'Apocalisse [Les Fanatiques de l'Apocalypse], paru en 1993 aux éditions IL CERCHIO de Rimini.

Si le titre de ce travail est insolite, son sous-titre explicatif doit paraître encore plus singulier au lecteur «moyen», tout en l'incitant à penser que M. Blondet est spécialement ferré en la matière; en lisant le livre on s'aperçoit que tel est le cas en effet, mais uniquement en ce sens que l'auteur semble n'avoir fait en tout et pour tout que recueillir l'héritage des erreurs, des incompréhensions et de l'animosité qui caractérisèrent la revue «Renovatio» de Gênes - inspirée par le Cardinal Siri et soutenue par la collaboration de G. Baget-Bozzo et de Piero Vassallo (1) - à l'encontre de l'initiation et de l'ésotérisme en général. En outre, la construction même du livre témoigne manifestement du fait que Maurizio Blondet a également grevé ce legs déjà douteux d'un poids supplémentaire: celui de la continuation et du développement, en langue italienne, de cette action antitraditionnelle particulièrement marquée de duplicité et de volonté de semer la confusion - principalement dirigée contre René Guénon et son oeuvre -, qui est menée en langue française par les éditions ARCHÈ (elles aussi de Milan à l'origine, mais apparemment retirées en France aujourd'hui), et dont nous avons traité assez abondamment dans les numéros 70, 71 et 73 de la «Rivista di Studi Tradizionali».

M. Blondet s'est appliqué ici à cette seconde tâche de façon plus subtile et plus «problématique» que ne le firent MM. Secret, Rocca, Thomas et consorts dans les textes que nous avions alors examinés, et cette «problématicité» mérite d'être étudiée tout de suite de plus près; nous avons d'ailleurs déjà pu constater en d'autres circonstances combien il est facile, pour les auteurs dont les productions servent de support à ces tentatives, directes ou subreptices, destinées à discréditer l'oeuvre et l'image de R. Guénon, de s'éloigner par moments, plus ou moins sensiblement, de la ligne «officielle» qu'il s'agit de faire prévaloir selon les opportunités (2). Cette dernière remarque nous ramène à la question de la véritable compétence de l'auteur à traiter du sujet indiqué en sous-titre, compétence qui, d'après ce que suggère la conception même de ce sous-titre (3), loin d'être effective et sérieuse, rappelle plutôt les débuts de M. Blondet en tant que collaborateur de la revue «Arcana» (devenue ensuite «Gli Arcani») dans les années 1972-73. Cette revue, publiée par la maison d'édition ARMENIA de Milan, exploitait la propension du «grand public» pour les phénomènes insolites et pour ce qui est communément appelé l'«occulte», et rassemblait des articles traitant de parapsychologie, d'«O.V.N.I.», de spiritisme, et de prétendues techniques Yoga adaptées aux Occidentaux, etc.; quant aux contributions de M. Blondet, qui se référait entre autres à Evola, Gurdjeff et autres auteurs discutables, «traditionalistes» ou pseudo-traditionnels, elles laissaient néanmoins entrevoir en filigrane quelque lecture de textes guénoniens, mais une lecture qui, n'étant jamais nettement mentionnée à une seule exception près, se révélait de toute façon soumise à une interprétation personnelle tout à fait aberrante (4).

Si c'est sans doute ce bagage «culturel» de l'auteur qui explique l'impression «onirique» qui se dégage d'une première lecture des «Adelphi» della Dissoluzione - texte débordant d'hypothèses gratuites, de déductions injustifiées et de conclusions hâtives ou de pure commodité -, c'est très probablement aussi ce même bagage qui a suggéré aux commanditaires de ce travail l'idée d'en charger l'auteur,  cette «préparation» douteuse ayant en effet facilement pu passer à tort à leurs yeux pour de la compétence véritable, dans un domaine qui échappe complètement à la plupart d'entre eux. Quelle que soit l'identité de ces commanditaires (mais il n'est pas très difficile de comprendre à quels milieux ils appartiennent), ce qui les a poussés à faire élaborer pareil engin de guerre contre l'ésotérisme et l'initiation (c'est ce qu'il représente à nos yeux) ne peut avoir été que la prise de conscience, et la préoccupation qui ne peut que s'ensuivre, de la désagrégation que le monde moderne est en train de subir et dont les symptômes se manifestent à une vitesse telle qu'elle confère à ce monde l'aspect d'un chaos complet même aux yeux des moins avertis.

Or, au lieu de faire retour sur eux-mêmes et de se demander si les «causes secondes» d'un pareil désordre ne pourraient pas leur être également imputées, les individus qui composent ces milieux, ayant peut-être encore vaguement conscience de leur responsabilité d'être les détenteurs, même indirects, des «clefs» de cette situation, ne trouvent rien de mieux, conformément à une attitude typique de la mentalité occidentale, que de rejeter cette responsabilité sur quelqu'un d'autre. En agissant de la sorte, ils oublient qu'ils ont été les complices de l'adoption par l'Occident de la fausse idée de «progrès» sur laquelle le monde moderne a été «bâti», complicité qu'ils n'ont pas tardé à transformer en approbation inconditionnelle à partir du moment où ils ont résolu de la transférer sur la doctrine dont ils étaient les gardiens, doctrine qui, étant d'origine spirituelle, n'est aucunement susceptible de recevoir pareille greffe (5).

Quoi qu'il en soit de cette question de responsabilité qu'il n'est pas de notre ressort de démêler, nous pouvons tout au moins rappeler ici que ce sont les Occidentaux modernes qui ont attribué au «progrès» les caractéristiques extérieures correspondant aux conditions «descendantes» de la marche du cycle terrestre dans laquelle ils sont entraînés. Il est évident qu'il s'agit de choses qui ont une réalité propre, comme tout dans la manifestation, mais le fait de ne pas être en mesure de les rapporter à un ensemble plus vaste que leur propre époque, c'est-à-dire de ne pas pouvoir les placer qualitativement à l'intérieur d'un cycle plus large que ce qu'il leur est permis de percevoir au moyen de leurs facultés restreintes d'intellection, a conduit les modernes à leur attribuer une «positivité» qu'elles ne possèdent pas. S'il en est allé ainsi, c'est également du fait que, en correspondance avec cet affaiblissement des facultés intellectuelles, dans la toute récente vision de la «science» profane le temps a été conçu comme se déroulant de façon rectiligne, alors qu'en réalité il est cyclique; mais cette deuxième manière de concevoir le temps comme entraînant les choses dans ce mouvement et non comme l'abstraction vide dont s'occupe exclusivement la physique moderne, n'est rendue possible à l'homme que s'il adopte une perspective qui résulte de l'exercice, au niveau des conditions de la manifestation, d'une faculté intellectuelle supérieure qui transcende et domine ces conditions elles-mêmes. Cette perspective, correspondant à un point de vue totalement désintéressé, est la seule qui donne la possibilité de concevoir, au cours du cycle, ce qu'il en est réellement des choses quelle qu'en soit l'époque, et le rôle de la doctrine traditionnelle est de transmettre cette perspective à l'humanité; il est évident que si les dépositaires de la doctrine, dans une civilisation, ont eux-mêmes adopté le point de vue de la science profane, cette tâche n'est pas remplie, et les hommes sont - littéralement - abandonnés à eux-mêmes, c'est-à-dire à leurs illusions et à l'ignorance qui est le produit de leurs facultés inférieures de perception. Leurs actions ne peuvent alors que concorder avec leur ignorance, et la combinaison de leurs volitions et actes constituera un désordre qui ne pourra qu'aboutir à la ruine de cette civilisation.

Ce que l'on essaie de faire dans Gli «Adelphi» della Dissoluzione, c'est une tentative d'examen de cette situation de dégradation. Elle est menée par M. Blondet suivant une mentalité qui ne diffère pas de celle que ses productions de jeunesse pour «Arcana» mettaient en lumière et qui est typiquement «occultiste», l'influence d'une lecture déformée de l'oeuvre de René Guénon s'y ressentant toujours; mais aujourd'hui, c'est comme si une main «extérieure» avait, au surplus, dirigé sa plume, pour le conduire à dénigrer constamment tout ce qui provient de ce fil conducteur, à défaut duquel, et pour aussi déformé qu'il soit par la propre optique de l'auteur, ce travail se réduirait à un florilège de variations ne relevant que de la pire espèce de «presse à scandale», tout juste bon à lui attirer quelques plaintes en diffamation si les conditions du contexte «social» de parution du livre étaient moins anormales. Ce que nous allons dire à partir de maintenant sur ce livre portera donc exclusivement sur ce «fil conducteur» plus ou moins caché du livre, et visera à mettre au jour les absurdités qui le caractérisent vis-à-vis de l'oeuvre de René Guénon.

La première des remarques qui nous semblent s'imposer est une observation de fond concernant le rôle réel de l'initiation et des initiés au cours du présent cycle terrestre; nous venons de dire que, pour pouvoir situer correctement à l'intérieur de ce cycle la phase correspondant à l'époque moderne, il faut se placer d'un point de vue désintéressé qui procède de la connaissance. C'est là le point de vue initiatique au sens propre, abstraction faite de l'obtention de tous résultats qui ne soient que d'ordre individuel ou fragmentaire et qui négligent les principes universels et les lois cosmologiques qui en sont un reflet; seuls les êtres qui sont en harmonie avec ces principes et connaissent ces lois peuvent oeuvrer de façon conforme à ce que les initiations occidentales appellent le «Plan du Grand Architecte de l'Univers», et cette façon est également la seule qui permette de ne pas être entraîné par les forces en jeu.

Il nous paraît évident que cette façon d'opérer ne peut pas être l'apanage de tous les hommes sans distinction, et en fait, dans toutes les traditions, on retrouve cette idée d'une «élite» intellectuelle sur laquelle se façonnent les civilisations correspondantes. Attribuer, comme le fait M. Blondet, à cette élite une influence «dissolvante» (6), ou même l'intention d'accélérer «la fin des temps», est une pure aberration, un objectif de ce genre - la dissolution, ou dispersion - étant en parfaite antithèse avec le processus qui conduit à la connaissance, processus éminemment synthétique. La présence d'initiés dans le vrai sens du mot constitue, au sein d'une civilisation, la garantie que cette civilisation est destinée à subsister; c'est ce qu'affirme René Guénon dans le chapitre intitulé «Sur la notion de l'élite» des Aperçus sur l'Initiation (page 274, note 3): «On pourrait dire que, en raison du mouvement de "descente" cyclique, il doit nécessairement y [...] avoir de moins en moins [d'"élus", c'est-à-dire d'êtres humains appartenant à l'"élite"]; et il est possible de comprendre par là ce que veut dire l'affirmation traditionnelle d'après laquelle le cycle actuel se terminera lorsque "le nombre des élus sera complété"».

On pourrait objecter que cette dernière affirmation de Guénon - dont il est difficile de nier l'importance si l'on s'en rapporte à ce que l'on soutient dans ce livre - est trop «générale» et peut concerner des formes traditionnelles inconnues de son auteur et de ses possibles lecteurs, de sorte que, dans ces conditions, elle ne revêtirait que le caractère d'une affirmation sans fondement, c'est-à-dire de simple commodité - comme la presque totalité de celles de M. Blondet -, voire même «mystificatrice». Mais en fait il n'en va pas ainsi: cette conception, avec le rappel exprès à l'«élection», est contenue dans les Ecritures de la forme traditionnelle que M. Blondet a la prétention de représenter et de... soutenir; nous lui laissons par conséquent le soin de chercher où elle se trouve dans les textes de sa propre tradition.

D'ailleurs, le fait d'attribuer la responsabilité de la dégénérescence de l'Occident, ou de son aggravation - suite à son influence dans le monde (ajouterons-nous) - à une prétendue élite d'initiés qui travailleraient à la décomposition finale de celui-ci, comme on le prétend dans Gli «Adelphi» della Dissoluzione, est en contradiction manifeste avec les déclarations explicites et nombreuses de René Guénon à ce propos; pour s'en rendre compte, on peut se reporter à deux de ses ouvrages comme Orient et Occident et La Crise du Monde moderne, où l'on peut lire, tout d'abord, cette conclusion parfaitement claire sur le sujet, et que l'on retrouve encore dans le chapitre «Sur la notion de l'élite» que nous avons déjà cité: «Il est un mot que nous avons employé assez fréquemment en d'autres occasions, et dont il nous faut encore préciser ici le sens en nous plaçant plus spécialement au point de vue proprement initiatique [...]: ce mot est celui d'"élite", dont nous nous sommes servi pour désigner quelque chose qui n'existe plus dans l'état actuel du monde occidental [c'est nous qui soulignons], et dont la constitution, ou plutôt la reconstitution, nous apparaissait comme la condition première et essentielle d'un redressement intellectuel et d'une restauration traditionnelle».

Si l'on réfléchit aux anciens textes de la tradition occidentale auxquels nous faisions allusion tout à l'heure, on peut comprendre pourquoi R. Guénon parle ici de «reconstitution», et son net démenti de l'existence actuelle de quelque chose qui y corresponde dans le monde occidental moderne démontre que ce à quoi M. Blondet attribue abusivement la dénomination d'«élite» n'est guère ce que René Guénon voulait désigner par ce mot. Que la raison pour laquelle M. Blondet favorise cette confusion relève d'une simple incapacité de sa part à comprendre ce que Guénon veut signifier ou - ce qui est également possible - de sa complaisance à l'égard de ses actuels commanditaires, voilà qui ne regarde que sa conscience; ce qu'il nous importait quant à nous d'éclaircir le plus nettement possible, c'est que ce à quoi il donne dans ce livre les dénominations d'«élite» et d'«initiés» ne correspond aucunement à ce que la tradition désigne par ces termes, et que Guénon a exclusivement pris comme référence tout au long de son oeuvre; et cela suffit à réduire à néant la thèse qui sert de base à ces «Adelphi» della Dissoluzione d'un point de vue réellement traditionnel.

Une deuxième remarque importante à nos yeux concerne le rôle joué dans ce travail par ce que nous avons appelé l'influence d'une lecture déformée de l'oeuvre de Guénon, lecture qui s'accompagne aussi d'un rejet parallèle de celle-ci, qu'il soit ou non volontaire et sincère. Puisqu'il s'agit là de quelque chose qui n'est pas facile à comprendre et qu'il serait fastidieux de suivre dans tous ses développements, bien que révélateur d'un certain genre de mentalité, nous nous bornerons ici à en souligner la première manifestation, qui est aussi du reste la plus significative dans son illogisme schizophrène et pourtant naïf. A la page 15, à l'occasion d'une note sur ces awliyâ esh-shaytân dont parle René Guénon dans le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, l'auteur emprunte à l'introduction de G. Rocca au livre d'ARCHÈ dont nous avons rendu compte dans le numéro 70 de la «Rivista di Studi Tradizionali» une position critique vis-à-vis d'‘Abdul-Hâdî Aguéli, qu'il exprime de la façon suivante: «[...] En réalité, l'orthodoxie islamique semble ignorer les "Saints de Satan". Je suppose que Guénon tire cette notion de son "initiateur" Abdul-Hadi [c'est nous qui soulignons], alias John Gustav Agueli [...]: drôle de peintre et polyglotte suédois [en réalité, ‘Abdul-Hâdî était Finlandais], spiritualiste swedenborgien et aussi "contact" de l'agent secret italien Enrico Insabato auprès des Senoussites lybiens. Aguéli s'était converti à l'Islam, pour tomber ensuite dans une véritable passion pour les Malamatiyya, qu'il identifiait tout court aux soufis. Les Malamatiyya ("très grand initiés" pour le crédule Aguéli) s'adonnent à une pratique de mortification, qui consiste en l'accomplissement d'actions qui, dans la vie quotidienne, causent le blâme (malamah) du prochain: ceci a conduit certains d'entre eux à accomplir des "actions bizarres", au sens de scandaleuses, aberrantes ou blasphématoires, tout comme celles qui sont recommandées dans certains cercles gnostiques occidentaux. Ceci vaut aussi - puisque nous allons citer largement Guénon dans cet essai - comme caveat de la crédibilité de Guénon, en dépit de son apparente rigueur» [c'est nous qui soulignons].

Ces propos denses et révélateurs nous permettent de mettre en évidence quatre points qui caractérisent bien l'esprit dans lequel tout le livre a été construit: 1. La prétention de juger des critères d'orthodoxie d'une tradition à laquelle nous ne croyons pas que l'auteur appartienne (cette remarque se prêterait à des développements trop longs pour trouver place ici). 2. La manoeuvre frauduleuse qui permet de rapprocher la figure d'‘Abdul Hâdî (d'ailleurs recomposée à dessein) de celle de Guénon à qui l'on «suppose» que le premier aurait transmis des éléments (d'une douteuse orthodoxie selon M. Blondet) sur les awliyâ esh-shaytân. 3. L'imputation faite à ‘Abdul Hâdî d'avoir été en connivence avec les services secrets italiens, imputation qui servira à transférer par la suite sur René Guénon l'ignoble soupçon d'avoir lui aussi été mêlé à des activités antitraditionnelles du même genre (page 95, en note; à notre connaissance c'est la première fois que l'on en arrive à une pareille lâchété). 4. L'extraordinaire type de «logique» qui permet à l'auteur, pour arriver à ses fins, de faire un «large» usage de l'oeuvre de quelqu'un qu'il déclare d'emblée... indigne de crédit, malgré d'apparents (?) mérites de rigueur et de fiabilité!

Est-il possible qu'il ne soit pas passé par la tête de M. Blondet que si Guénon n'est pas «fiable», tout ce qu'il dira lui-même à sa suite, de façon plus ou moins dénaturée (et qui constitue les quatre-vingt-dix pour cent de la substance de son travail), sera ipso facto frappé du même discrédit?

Le livre tout entier est d'ailleurs criblé d'incongruités de cette espèce et c'est pourquoi il faut le lire à l'aide de cette clef: impuissance à s'expliquer les choses dont on traite... sinon en recourant à des considérations que l'on ne partage pas («mais est-ce l'exacte vérité?»: derrière cette question se cache le caractère «problématique» de l'approche «personnelle» de Maurizio Blondet face... à Guénon), considérations dont les lecteurs doivent surtout bien se garder. Ce recours représente la condition à laquelle ne peuvent se dérober ceux qui veulent s'intéresser à des réalités plus étendues que leur propre capacité de comprendre, recours dont les essais tardifs d'explication sont, au surplus, encombrés de la «pseudo-doctrine» que prônent ces auteurs et selon laquelle certaines choses ne peuvent (et donc ne doivent) pas se comprendre. Toute leur aversion actuelle pour la gnose (mot qui n'a d'autre signification que celle de «connaissance») vient de ce quiproquo saugrenu.

Il est intéressant d'examiner de près une autre affirmation explicite concernant René Guénon et qui relève elle aussi du contresens dont nous venons de parler. A la page 94 des «Adelphi» della Dissoluzione on affirme que: «Donc, un partisan du laïcisme [...] peut lire Guénon comme ultérieur à Adorno [?] pour franchir "la vide aspiration vers le futur" de l'hérésie marxiste francfortoise [?!]. D'autant plus que Guénon n'oblige pas à se plier à un Dieu de qui on se reconnaît dépendant. Ni Eglise ni dogmes» [c'est nous qui soulignons]. Il nous paraît inutile de perdre du temps à réfuter en détail la première phrase répulsive, où l'on rabaisse l'oeuvre guénonienne au niveau d'une quelconque «philosophie» moderne; il suffira de dire que toute tentative de cette sorte ne peut que correspondre à une contrefaçon de la doctrine traditionnelle, et qu'un partisan du «laïcisme», quoi qu'il fasse ou «lise», et tant qu'il conservera la façon de penser qui lui est propre, ne pourra que demeurer un «ignorant», ou un «profane», conformément à la signification littérale du terme par lequel il se désigne.

Par contre il est plus intéressant de rechercher la part de vérité qu'il peut y avoir, s'il y en a, dans l'affirmation apodictique qui fait suite; pour ce faire, nous ne voyons rien de mieux que de reprendre malgré sa longueur un texte tiré de l'oeuvre même de René Guénon et que P. Nutrizio avait déjà utilisé dans le chapitre premier de ce recueil pour éclaircir un malentendu analogue et délibéré d'un autre auteur. Dans le chapitre VII d'Initiation et Réalisation spirituelle, «Nécessité de l'exotérisme traditionnel», René Guénon dit expressément ceci: «Beaucoup semblent douter de la nécessité, pour qui aspire à l'initiation, de se rattacher tout d'abord à une forme traditionnelle d'ordre exotérique et d'en observer toutes les prescriptions; c'est d'ailleurs là l'indice d'un état d'esprit qui est propre à l'Occident moderne, et dont les raisons sont sans doute multiples.

Nous n'entreprendrons pas de rechercher quelle part de responsabilité peuvent y avoir les représentants mêmes de l'exotérisme religieux, que leur exclusivisme porte trop souvent à nier plus ou moins expressément tout ce qui dépasse leur domaine; [...] mais ce qui est plus étonnant, c'est que ceux qui se considèrent comme qualifiés pour l'initiation puissent faire preuve d'une incompréhension qui, au fond, est comparable à la leur, quoique s'appliquant d'une façon en quelque sorte inverse. En effet, il est admissible qu'un exotériste ignore l'ésotérisme, bien qu'assurément cette ignorance n'en justifie pas la négation; mais, par contre, il ne l'est pas que quiconque a des prétentions à l'ésotérisme veuille ignorer l'exotérisme, ne fût-ce que pratiquement, car le "plus" doit forcément comprendre le "moins". Du reste, cette ignorance pratique elle-même, qui consiste à regarder comme inutile ou superflue la participation à une tradition exotérique, ne serait pas possible sans une méconnaissance même théorique de cet aspect de la tradition, et c'est là ce qui la rend encore plus grave, car on peut se demander si quelqu'un chez qui existe une telle méconnaissance [...] est bien réellement prêt à aborder le domaine ésotérique et initiatique, et s'il ne devrait pas plutôt s'appliquer à mieux comprendre la valeur et la portée de l'exotérisme avant de chercher à aller plus loin. En fait, il y a là manifestement la conséquence d'un affaiblissement de l'esprit traditionnel entendu dans son sens général, et il devrait être évident que c'est cet esprit qu'il faut avant tout restaurer intégralement en soi-même si l'on veut ensuite pénétrer le sens profond de la tradition [...]. L'adhésion à un exotérisme est une condition préalable pour parvenir à l'ésotérisme, et, en outre, il ne faudrait pas croire que cet exotérisme puisse être rejeté dès lors que l'initiation a été obtenue, pas plus que les fondations ne peuvent être supprimées lorsque l'édifice est construit. Nous ajouterons que, en réalité, l'exotérisme, bien loin d'être rejeté, doit être "transformé" dans une mesure correspondant au degré atteint par l'initié, puisque celui-ci devient de plus en plus apte à en comprendre les raisons profondes, et que, par suite, ses formules doctrinales et ses rites prennent pour lui une signification beaucoup plus réellement importante que celle qu'elles peuvent avoir pour le simple exotériste, qui en somme est toujours réduit, par définition même, à n'en voir que l'apparence extérieure, c'est-à-dire ce qui compte le moins quant à la "vérité" de la tradition envisagée dans son intégralité».

On peut déduire de cet extrait que, si M. Blondet s'était donné la peine d'étudier sérieusement l'oeuvre de René Guénon (ou de s'y référer honnêtement?) au lieu de l'aborder ici dans la seule intention expresse de formuler contre elle des insinuations fausses et injustes, il se serait aperçu, ne serait-ce que par ce que nous avons précédemment indiqué, de l'impossibilité absolue de qualifier à juste raison d'«initiés», au seul sens légitime du mot, qui est le sens traditionnel, les milieux et les auteurs qui font personnellement les frais des attaques contenues dans son livre. Qui parmi eux, en effet, (qu'il appartienne à des groupes de coloration «culturelle», ou, à plus forte raison, à des groupes à tendances politiques au sens moderne) avance l'idée selon laquelle pour pouvoir prétendre à l'obtention de résultats déterminés, surtout dans le domaine de la connaissance, il faut se soumettre - en «propédeutique», si l'on peut dire - à la pratique rigoureuse d'un exotérisme (qui pour l'Occident correspond à une «religion»), pratique qui implique, nécessairement, avec beaucoup d'autres choses comme la «morale», presque totalement disparues de la conscience commune, une attitude de soumission individuelle à l'égard de l'aspect «personnel» du Principe et des Lois «envoyées» par Lui aux êtres qui se trouvent dans la manifestation? Si bien que, même à ce propos, il en ressort que la vérité est à l'exact opposé de ce que l'on soutient dans les «Adelphi» della Dissoluzione.

On arriverait à une conclusion semblable si l'on examinait également de près toutes les autres occasions où il est question, dans ce livre, de l'oeuvre de René Guénon; mais nous ne croyons pas qu'il soit utile de poursuivre cette énumération, qui finirait même par être fastidieuse pour le lecteur; en tout cas nous nous proposons de revenir sur le sujet si les circonstances s'y prêtent.

Il nous reste cependant à dire encore quelques mots sur ce que nous présumons être la raison du titre peu commun donné à cet essai. Dans une lettre privée du 21 juin 1936, René Guénon disait à l'un de ses correspondants: «Si l'adhésion à un parti quelconque est en soi une chose indifférente à notre point de vue, il n'en est pas moins vrai qu'il s'exerce dans tous les partis des influences qui peuvent être dangereuses car elles touchent plus ou moins à la "contre-initiation", qui insinue ses agents partout où elle le peut...». Il ne nous semble pas tout à fait hors de propos de dire que les activités qui gravitent autour des maisons d'édition sont elles aussi susceptibles d'un danger de cette sorte, compte tenu du rôle, politique ou d'un genre plus «subtil», que la presse joue dans une «civilisation» comme celle de l'Occident actuel.

Mais, pour pouvoir affirmer avec assurance que l'on a identifié un «lieu» où les influences dont parle R. Guénon dans sa correspondance s'exercent pour ainsi dire de façon «élective», il faudrait appartenir à un centre qui dispose des moyens aptes à développer une action traditionnelle d'ordre profond et à même de s'opposer sans «mélange» à ces influences; or, l'hypothèse selon laquelle il existerait actuellement un tel centre à l'intérieur d'une organisation traditionnelle occidentale, si l'on se souvient de la précédente citation de Guénon, est à exclure; et d'ailleurs, lorsque nous parlions d'une action «d'ordre profond», nous entendions évidemment par là qu'il faudrait qu'elle soit exercée par des êtres possédant des connaissances réellement «ésotériques» au sens traditionnel du terme. Si le jugement auquel se réfère le livre actuel est émis d'un point de vue seulement exotérique, point de vue duquel il n'est pas possible d'opérer avec certitude, selon l'expression rappelée par M. Blondet, «le discernement des esprits», la nature du jugement ne relèvera que de la simple conjecture, attitude qui caractérise d'ailleurs le livre lui-même, du propre aveu de son auteur.

Mais il y a plus: dans ces conditions il est fort possible que la situation véritable soit à l'opposé de ce que l'on cherche à montrer, la technique favorite des forces effectivement associées à la «dissolution» consistant, face à quelque chose qu'elles redoutent vraiment, à l'attaquer indirectement, en mêlant le vrai et le faux, l'exact et l'incorrect, tout comme dans ce livre (et si nous avons cité à la note 4 le rôle de M. Verne dont parlait Guénon, ce n'est que parce que son cas présente une impressionnante analogie avec celui de M. Blondet). Des cas de ce genre sont apparus maintes fois à des époques même récentes, et, quitte à étonner certains lecteurs, un exemple patent de l'application de cette tactique antitraditionnelle fut l'«affaire Taxil», qui, comme R. Guénon le rappelle dans son oeuvre, impliqua les «vestiges» de la seule organisation initiatique légitime qui subsiste en Occident.

Ce que nous voulons dire, et qui doit être bien clair, c'est ceci: il est indubitable que la plupart des auteurs qui apparaissent dans le catalogue de la maison d'édition qui pourrait aujourd'hui faire les frais de cette politique toute particulière sont les supports de conceptions purement profanes, et que certains d'entre eux sont même les vecteurs de conceptions antitraditionnelles, et nous ne prétendrons assurément pas qu'il s'agit là d'une chose négligeable; mais ce qui est en question ici, c'est une réalité beaucoup plus importante et d'un tout autre ordre, à savoir que ce catalogue contient aussi certains ouvrages du seul auteur qui, étudié correctement, puisse permettre de «lire» la cause, l'explication et la véritable nature du monde moderne selon la doctrine traditionnelle, ce qui est assez redoutable pour la contre-tradition (7).

L'attaque menée contre l'éditeur qui le publie représente donc essentiellement, selon nous, une manière déguisée d'attaquer René Guénon et son oeuvre, comme nous le disions au début; un signe manifeste du bien-fondé de notre conviction se trouve dans l'extrait suivant d'une citation de Piero Vassallo que Maurizio Blondet reprend à la page 203: «[...] Grâce à l'oeuvre de Calasso et aux stratégies culturelles d'Adelphi, Guénon et le gnosticisme sortent du ghetto. [Pourtant] il ne s'agit plus du traditionaliste anti-moderne, mais de celui qui a fomenté les suggestions post-modernes [?!] qui ont donné naissance à la métamorphose crépusculaire, l'involution mystico-dionysiaque de la culture de gauche. Le catalogue d'Adelphi est le regroupement de tous les autodestructeurs et les détraqués, le lieu de toutes les profanations et stupres mystiques [...]. C'est un paradigme pour la destruction de la raison».

Mais s'il y a du vrai dans ce qui est dit dans la dernière phrase - qui ne fait que dépeindre les conditions déplorables de notre époque et de ses productions «littéraires» (8) -, peut-on déduire quelque proposition faite par M. Vassallo, et , à travers lui, par M. Blondet, qui soit susceptible d'offrir une alternative à cette situation? Poursuivons dans l'extrait: «Le pire c'est que M. Vassallo accuse les littérateurs d'Adelphi de faire le jeu des puissants de ce monde. Des "ouvrages qui exaltent des passions déchaînées et féroces au nom de Kali, Shiva, Dionysos, Baal, Astarté [!?]" sont "publiés par des maisons d'édition contrôlées par les gnomes de la finance et sont consacrés par les troisièmes pages des journaux appartenant aux grandes familles de l'économie", dans un but bien défini: diffuser "la suggestion la plus détestable du néo-illuminisme, le mythe de la régression"» [que tout cela est «intellectuel»!...].

Le but recherché serait d'«"élever les 'élus' [voilà que reparaît l'infâme confusion que nous avions déjà mise en lumière], en provoquant de nouvelles pauvretés et de cruelles détresses", écrit M. Vassallo». [...] «Cette culture favorise l'acceptation des "théories mondiales du développement-zéro [...]. Le sain progrès, accident de l'Illuminisme, est en liquadation. C'est comme si le Bal Excelsior se transformait en triste danse tribale"» [c'est nous qui soulignons]. Ainsi, tout ce qu'ont à offrir les commanditaires de ce travail complexe et malhonnête en vue de s'opposer aux tendances dissolvantes qu'ils constatent à juste raison, ne serait-il représenté, emblématiquement, que par: le Bal Excelsior?
Si l'insistance et la complaisance de M. Blondet à rapporter les citations nauséabondes de certains auteurs nous paraissaient déjà sentir le soufre, cet épilogue grotesque finit de nous convaincre. Une seule question: qu'est-ce qui a conduit à une pareille situation? Ne serait-ce pas ce que l'on appelle ici, par un abus de langage révélateur, le «sain progrès»? Et il faut également mentionner le tour d'adresse grotesque par lequel on voudrait faire changer de nature l'oeuvre de René Guénon au seul prétexte qu'un certain nombre de ses titres sont aujourd'hui publiés par une maison d'édition désormais «renommée» en Italie (9).

Pour conclure nos remarques déjà trop longues et dont le ton peut-être un peu particulier s'explique surtout par le dégoût que nous inspirait la lecture du travail que nous avions entrepris d'examiner, nous pouvons dire ceci: heureusement ces tours de passe-passe frauduleux, auxquels de temps en temps quelques membres de certains milieux se laissent aller pour se donner l'illusion d'être encore «intellectuellement» vivants, ne sont pas si difficiles à démasquer pour ceux qui ont des yeux pour voir. Une fois démasqués, ils perdent tout leur «pouvoir» négatif (ce qui justifie à soi seul le temps et le soin que l'on doit consacrer à leur examen), mais, une fois dévoilés, ils servent aussi à quelque chose d'autre et de plus positif, à savoir: permettre aux personnes de sain discernement (il y en a pourtant encore) de découvrir les traits passablement hideux de la «pensée» qu'ils dissimulent.