a cura di
Heredom
Extrait de
Pietro Nutrizio e altri
René Guénon e l'Occidente
Luni Editrice

Traduction par
Claude Cuvillier
et Giuditta Sassi

 

Nouvelles techniques d'attaque contre l'oeuvre de René Guénon (I)

Nouvelles techniques d'attaque contre l'oeuvre de René Guénon (I)

 

 

  

Antonello Balestrieri

 

  1. Il est évident que c'est là le but que René Guénon s'était fixé dans ses livres si l'on se rappelle ce passage d'Orient et Occident (page 171): «(...) si l'on est persuadé de la nécessité de certains changements, il faut bien commencer à faire quelque chose en ce sens [exprimer certaines idées], et tout au moins donner, à ceux qui en sont capables (car il doit y en avoir malgré tout), l'occasion de développer leurs facultés latentes. La première difficulté est d'atteindre ceux qui sont ainsi qualifiés et qui peuvent ne soupçonner aucunement leurs propres possibilités (...)».
  2. Cela n'est pas étonnant non plus, si l'on tient compte de la disproportion (ou mieux, du caractère absolument incomparable) qui existe entre la pure intellectualité, caractérisée par l'universalité et qui est à l'origine de l'oeuvre de R. Guénon, et les sphères de la rationalité et de la sentimentalité, les seules que puissent atteindre les argumentations que l'on a, çà et là, prétendu lui opposer, et qui se caractérisent principalement par les limitations individuelles de leurs auteurs.
  3. A ce propos, on pourra remarquer que, en général, les auteurs d'écrits récents sur René Guénon ou sur son oeuvre (sans même tenir compte de ceux qui s'y déclarent ouvertement hostiles), plutôt que de chercher à comprendre les sujets dont ils traitent, les exploitent pour donner de la force à leurs opinions personnelles. Et puisque la situation s'avère telle que nous l'avons décrite, il nous semble bon de signaler un article écrit dans un esprit bien différent: il s'agit de «Pour en finir avec René Guénon», de «Jonas», paru dans le n° 36 (juin-juillet-août 1989) de «Vers la Tradition», dont le titre recèle, bien entendu, une intention toute provocatrice (comme sont provocatrices aussi certaines des considérations qui y sont contenues).
  4. Il ressort de ce que nous venons de dire qu'il faudrait, en toute rigueur, qualifier ces attaques non pas de doctrinales, mais de pseudo-doctrinales, et ceci en raison des limitations naturelles des points de vue auxquels il était impossible que leurs auteurs ne se placent pas.
  5. Toujours en ce qui concerne les réactions négatives que suscite l'influence dont l'oeuvre de René Guénon est le support, il faut signaler, par souci de clarté, que la réalité n'est naturellement pas aussi schématique que nous sommes contraint de la décrire pour cerner la question qui nous intéresse ici. Entre les deux catégories d'écrits que nous avons définies très généralement, s'insèrent aussi, par exemple, les travaux de personnages qui, comme F. Schuon et M. Vâlsan, tout en ayant commencé à écrire dans l'intention de faciliter l'obtention des fins désintéressées auxquelles tend l'oeuvre de Guénon, ont fini par l'entraver d'une attitude entachée de tendances individualistes non dominées. Nous avons déjà traité de ces interférences et de leur danger spécifique à diverses occasions dans la «Rivista di Studi Tradizionali».
  6. Une référence à cet épisode, et en général à la mauvaise habitude de publier la correspondance de R. Guénon sans l'autorisation de ses héritiers et surtout contre sa volonté expresse d'éviter toute intrusion dans sa vie privée, est contenue dans l'article de P. Nutrizio «"Nuovo corso" per "Etudes Traditionnelles"?», paru dans le n° 65, de juillet-décembre 1986, de la «Rivista di Studi Tradizionali».
  7. Il est évidemment indispensable de répéter de temps en temps, du moins à l'attention de certaines personnes, que Guénon à toujours démenti catégoriquement avoir des «disciples», dans le sens «technique» que possède ce mot dans le langage initiatique. L'autre signification de ce terme, en usage dans les milieux littéraires ou académiques, donc «profanes», n'entre aucunement en considération, de ce point de vue.
    En tout cas, il sera opportun de rappeler ce que R. Guénon écrivit à ce sujet dans le n° de novembre 1932 des «Etudes Traditionnelles» (repris dans l'édition de 1956 de l'ouvrage Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion, page 455): «Nous prions nos lecteurs de noter [...] que, n'ayant jamais eu de "disciples" et nous étant toujours absolument refusé à en avoir, nous n'autorisons personne à prendre cette qualité ou à l'attribuer à d'autres, et que nous opposons le plus formel démenti à toute assertion contraire, passée ou future».
  8. A vrai dire, il y avait aussi, dans un autre livre publié par le même éditeur en 1987, des traces d'application de la «technique» dont nous parlons; il s'agit de l'ouvrage: Histoires et portraits de Rose-Croix de Paul Vulliaud, dont le texte, inédit jusque là, était précédé d'une note bio-bibliographique de François Secret et d'un avant-propos de Jean-Pierre Laurant. La Note de F. Secret contenait, noyée dans un apparat étouffant d'érudition à bon marché, une allusion aux rapports entre P. Vulliaud et R. Guénon, et son auteur, après avoir indiqué les deux occasions dans lesquelles ce dernier avait fait le compte rendu du livre de Vulliaud, trouvait moyen de lui reprocher, sur le ton de la dérision, d'avoir... omis de «citer parmi ceux qui avaient traité de la kabbale avant Vulliaud, Arthur Edward Waite». S'ensuivaient des considérations sur les réactions de Vulliaud aux comptes rendus que lui avait infligés Guénon, considérations qui n'étaient qu'un prétexte pour reproduire intégralement une série d'injures du plus bas aloi sur la personne de Guénon, émises par le même Vulliaud et surtout par Albert Frank-Duquesne, qui, curieusement, n'avait rien à voir dans le propos.
    A noter aussi que les citations étaient toutes deux extraites du volume de Marie-France James: Esotérisme et Christianisme autour de René Guénon, qui semble être la source de laquelle ce plan anti-guénonien tire une grande partie de sa douteuse «inspiration». De surcroît, l'auteur du livre était même approuvé par M. Secret pour avoir ravivé le souvenir de l'épisode ignominieux qui avait culminé avec les intempérances verbales de cet obscur personnage qu'était M. Duquesne.
  9. Cela ne veut pas dire que le «plan», dont nous sommes en train d'examiner les éléments chez l'éditeur milanais, ne soit pas plus amplement articulé; nous en avons remarqué, par exemple, deux autres manifestations, dans deux livres qui adoptent la technique de dénigrement indirect que nous avons décrite, et qui ont été publiés par d'autres éditeurs, français cette fois: Matgioï, un aventurier taoïste, de J.-P. Laurant, Dervy Livres, 1982, et Cagliostro, le prophète de la révolution, de Jean Villiers, Guy Trédaniel, 1988. Il est également vrai, d'ailleurs, que différents indices permettent de relever un lien conscient entre les promoteurs de ces diverses entreprises, qui, prises séparément, peuvent paraître indépendantes les unes des autres.
  10. Dans la lettre où il donne cette indication (26.3.1938), René Guénon dit textuellement: «Je crois bien en effet qu'A-H. était né en Suède, ou plus exactement en Finlande, mais il était d'origine tartare; quant à son nom de famille, il l'orthographiait ‘Aqîlî en arabe et Aguéli en français, mais je pense que la forme originelle devait être probablement quelque chose comme Aquileff ou Aguileff».
  11. En tout cas, et pour suivre M. Rocca sur le chemin des déductions, ne serait-il peut-être pas plus opportun de rechercher la véritable origine de l'adhésion d'Abdul-Hâdî à l'Islam justement dans l'attraction suscitée par la nature profondément intellectuelle de certains textes comme ceux dont il nous donnera la traduction?
  12. Nous apprécions à sa juste valeur tout le flou de cet adverbe sous la plume d'un «historien» aussi fasciné par le détail que G. Rocca.
  13. Ce que nous indiquons ici en passant trouve sa justification à un niveau bien plus profond que celui où se situent toutes les observations contenues dans cet avant-propos, et s'exprime dans la dédicace même du Symbolisme de la Croix au Sheikh Abder-Rahman Elish el-Kebir, «à qui», ajoute Guénon, «est due la première idée de ce livre». Pourquoi l'auteur français ne l'adresse-t-il pas à Abdul-Hâdî, avec lequel il eut des relations directes et personnelles?
  14. Pour mieux illustrer notre propos, disons que ce serait un peu comme si, prétendant trouver une trace écrite du rattachement de R. Guénon au Taçawwuf par Abdul-Hâdî dans les archives de ce dernier et ne la trouvant pas, on en déduirait que... Guénon n'était pas rattaché au Taçawwuf (en admettant, ce qui n'est pas prouvé, que l'on doive suivre les déductions des inopportuns «biographes» de R. Guénon en la matière, à commencer par P. Chacornac). - Nous ne doutons pas que cet exemple dira quelque chose à M. Rocca...
  15. Il nous paraît intéressant de remarquer que ni la date proposée par P. Chacornac ni celle que G. Rocca a calculée avec tant d'inutiles précisions ne correspondent à la date réelle, connue seulement de Guénon (et, naturellement, de son transmetteur, dont il ne cite pas le nom), et dont il fait mention dans sa correspondance privée (lettre du 27.8.1930). Ici également, du reste, il est impropre de parler d'«adhésion à l'Islam», car il faudrait plutôt parler de rattachement au Taçawwuf, tout comme dans le cas d'Aguéli, rappelé précédemment. Il s'agit là certainement plus que d'une simple nuance, surtout si l'on tient compte de toutes les conséquences qui sont à tirer du type de considérations émises par les artisans de ce «plan».
  16. Par ailleurs cela ne nous étonne pas outre mesure, puisque paraissant conforme à une vieille habitude de ces milieux; en 1924 déjà, en effet, le dominicain P. B. Allo (o.p.) écrivait dans un compte rendu d'Orient et Occident: «[...] ce n'est pas son [de R. G.] exécution brillante du théosophisme ni son horreur du protestantisme et de la morale scientiste ou laïque, ni ses compliments adressés sur un ton blessant de supériorité à la scolastique du moyen âge ou aux "sciences traditionnelles" de cette époque, d'après lui plus réelles que les nôtres et venues d'Orient, ce n'est pas tout cela qui doit suffire aux catholiques à le faire prendre pour un allié» (cité par M.-F. James, dans Esotérisme et Christianisme autour de René Guénon, page 227). De l'art, justement, de se choisir des alliances...
  17. La citation est tirée de l'un des derniers articles écrits par René Guénon en vue de mettre en garde contre une tentative analogue dont il prévoyait la manifestation (peut-être différente dans les moyens de sa «mise en oeuvre»). Cet article, intitulé «Nouvelles confusions», constitue actuellement le ch. XIV du recueil posthume Initiation et Réalisation spirituelle (1952, Les Editions Traditionnelles, Paris). A la fin du passage cité, une note expliquait ensuite l'idée de la façon suivante: «L'incorporation de certains éléments réellement traditionnels n'empêcherait pas que, en tant que "construction" et dans son ensemble, ce ne soit qu'un pseudo-ésotérisme; du reste, les occultistes eux-mêmes ont bien procédé ainsi, quoique pour des raisons différentes et d'une façon beaucoup moins consciente».
  18. Aperçus sur l'Initiation, page 41, note 1.
  19. Voir, à ce propos, l'article de Giovanni Ponte: «Realizzazione spirituale e pratica della religione cattolica», paru dans le n° 23 de la «Rivista di Studi Tradizionali», page 95.
  20. Notons que ce dernier extrait de lettre est cité dans le livre de M.-F. James (page 391), que nous avons déjà signalé maintes fois, Esotérisme et Christianisme autour de René Guénon, et duquel le «plan», comme nous l'avons déjà dit, semble s'inspirer largement. L'auteur utilise cet extrait, avec d'autres considérations, pour relever l'incompatibilité du concept d'ésotérisme avec ce qui est considéré comme étant l'«orthodoxie» chrétienne. C'est là un exemple de la faiblesse que nous signalions, certainement involontaire, mais inévitable si l'on tient compte de la mauvaise foi qui sous-tend le plan lui-même, et qui ne fait seulement surface qu'après un examen attentif des éléments qui le composent; tout en cherchant, d'un côté, à neutraliser les efforts intellectuels des Occidentaux attirés par l'oeuvre de Guénon en leur offrant la possibilité illusoire d'un ésotérisme «bâti» apparemment selon les critères qu'elle expose, les auteurs de ce «plan» ne peuvent, d'autre part, et d'un point de vue beaucoup plus qualifié pour exprimer leur vraie pensée, s'empêcher de manifester leurs intentions. Ces intentions sont d'ailleurs encore plus apparentes dans un passage du même livre qui suit de près la citation que nous avons relevée (page 395), et qui, traitant d'un concept encore plus épineux pour les auteurs du plan: celui de l'«ésotérisme chrétien», est beaucoup plus significatif. En nous excusant auprès des lecteurs pour sa longueur, nous le reproduisons ici intégralement, car il montre bien la ruse et la duplicité à laquelle conduit une certaine mentalité: «Notons que ce que Guénon et avec lui tout le courant ésotériste désignent comme "spécifiquement chrétien" [il s'agit de ce que Guénon a appelé "organisations initiatiques spécifiquement chrétiennes" dans l'article "Christianisme et Initiation"] n'est en fait rien de plus que "spécifiquement occidental", en ce sens que lesdites organisations initiatiques avaient cours [!] en Occident - sous couvert ou non d'ordres monastiques, puisque des courants déviationnistes, développés et entretenus avec plus ou moins de bonne foi selon le cas, demeurent effectivement toujours possibles - et ainsi se devaient d'utiliser, de s'appuyer sur des matériaux judéo-chrétiens... Ceci, évidemment ne saurait présager en rien contre l'existence et même la survivance d'organisations "véritablement chrétiennes", plus ou moins fermées, sous couvert ou non d'ordres monastiques et vouées à l'approfondissement théorique et pratique de la doctrine et des mystères chrétiens. L'astuce consiste à les assimiler... L'enjeu étant de poids, nous nous devons de dénoncer un tel stratège chez Guénon, mais peut-être encore davantage dans la lignée de ses disciples [?] groupés sous la bannière d'un "ésotérisme chrétien" chevauchant plus ou moins - par le biais d'une surexploitation du fameux thème de la "Tradition primordiale, universelle, perpétuelle et unanime" - le champ de la Maçonnerie néo-spiritualiste et ne visant à rien de moins qu'à l'évacuation de l'aspect sui generis de la Révélation Chrétienne».
    Comme on peut le voir si l'on a la patience d'en «déchiffrer» le jargon assez spécial et un peu... baroque, le passage entier et, en particulier, ses dernières phrases font déjà justice complète, à elles seules et de l'intérieur du «plan», du pseudo-ésotérisme que l'on est en train de promouvoir en s'appuyant sur la réédition des écrits de J. Reyor: comment pourrait-on, en effet, considérer comme véritable un ésotérisme (de forme maçonnique, ici clairement qualifié de néo-spiritualisme) appuyé sur un exotérisme qui en interdit ainsi formellement la possibilité même d'existence, en faveur d'un prétendu aspect sui generis? Et il ne sera certainement pas facile de mettre en doute la justesse de nos conclusions si l'on observe qu'à cette occasion, dans la suite du «raisonnement» que nous retraçons, M.-F. James attaque justement Reyor pour la thèse courageusement soutenue, dans différents milieux, de la survivance d'un «ésotérisme chrétien» conçu selon les critères exposés par Guénon, et, en concluant l'exposé de sa «pensé» à ce propos, elle cite ce passage de Noële Maurice-Denis Boulet (tiré de «L'Esotériste René Guénon» paru dans «La Pensée Catholique», n° 80, 1962): «Il y a quelque chose de lamentable à lire en résumé la pensée de la secte à ce sujet [il s'agit d'un renvoi à "P. Chacornac, La Vie simple de René Guénon, et surtout a G. (sic) Reyor, 'Etudes Traditionnelles' de janvier-février 1955"]. Pour parvenir à la réalisation métaphysique, pour connaître Dieu, l'Occidental doit être catholique pratiquant, à l'exotérique, et franc-maçon, à l'ésotérique. Or, c'est impossible, on l'avoue, tant que l'Eglise ne sera pas réconciliée, au moins avec telle forme de la Maçonnerie...».
  21. Cf. l'article de J.-B. L. «Une contrefaçon de l'aide de l'Orient», paru dans «Vers la Tradition», n° 31, de mars-avril-mai 1988.
  22. Nous avons vu que l'un de ses écrits parut encore dans le «Cahier de l'Herne» dédié à Guénon en 1985, sous le titre «De quelques énigmes dans l'oeuvre de René Guénon».
  23. Voir l'article de J.-B. L. «Une contrefaçon de l'aide de l'Orient», déjà cité.
  24. Voir aussi, dans le n° 65 de la «Rivista di Studi Tradizionali», l'article de P. Nutrizio, «"Nuovo corso" per "Etudes traditionnelles"?», pages 211-214.
  25. Cf., à ce sujet entre autres, l'article de François Secret qui ouvre le premier fascicule de la revue «Charis» (Archives de l'Unicorne).
Comme le savent très bien les lecteurs de la «Rivista di Studi Tradizionali», l'oeuvre de René Guénon a souvent été l'objet d'attaques dont le but ultime a toujours été d'en entraver les développements normaux, c'est-à-dire d'empêcher que des êtres appartenant au monde moderne occidental, sollicités par sa lecture, ne prennent conscience de leurs possibilités intellectuelles et ne cherchent à les actualiser (1).

Le processus d'actualisation de ces possibilités implique toutes les facultés d'un être, et tend à les ordonner hiérarchiquement par rapport à un centre en lequel réside toute leur réalité; comme ces facultés sont plus ou moins étroitement en rapport avec les déterminations du milieu où l'être est situé, tout effort que celui-ci déploie en ce sens constitue un risque potentiel pour la «construction» du monde moderne, éminemment désordonné et illusoire. Il n'y a donc pas à s'étonner si les forces qui sont responsables de cette construction réagissent de façon négative à une impulsion dont elles pressentent qu'elle vise à en démasquer le caractère de déviation et de tromperie et qui, surtout, est capable d'en compromettre, par ses résultats, l'apparence de «normalité», qui n'est au contraire que le fruit d'une contrefaçon pure et simple.

Dès leur commencement, et pendant assez longtemps, les attaques menées contre l'oeuvre de René Guénon se sont surtout concrétisées dans des études qui s'efforçaient de s'y opposer sur son propre terrain, c'est-à-dire dans le domaine doctrinal, mais, bien que ces publications couvrent désormais une période de plusieurs dizaines d'années, leur effet s'est toujours révélé inférieur à l'attente de leurs auteurs ou inspirateurs (2), et l'intérêt manifesté pour cet auteur, loin de s'affaiblir comme ils le souhaitaient, semble s'être accru avec le temps, du moins à en juger par le nombre de livres et d'articles qui en traitent actuellement. Du point de vue où nous nous plaçons, cet accroissement quantitatif d'intérêt, s'il est permis de s'exprimer ainsi, est loin d'être, à lui seul, un signe positif pour les développements dont nous parlions au début (3), mais cela n'empêche évidemment pas les forces de l'antitradition de le considérer comme un danger supplémentaire pour leur «besogne».

Ayant constaté l'inefficacité des seules attaques doctrinales directes (4), ces forces semblent aujourd'hui s'être résolues à leur adjoindre un autre genre d'écrits, conçus selon des critères qui, tout en étant apparemment beaucoup moins prétentieux au point de vue intellectuel, sont sans doute jugés plus efficaces en vue du but recherché. L'instrument privilégié de cette nouvelle technique, que nous appellerons de «dissuasion» (et nous verrons pourquoi par la suite), semble être un éditeur italien qui, depuis quelque temps, est en train d'émailler son catalogue avec des livres en langue française, publiés à Milan et distribués en France, et qui rassemblent les écrits d'auteurs, peut-être peu connus, mais dont la caractéristique commune est d'avoir été en relation avec René Guénon au cours de sa vie, et d'avoir joui de sa confiance dans une certaine mesure; ces livres contiennent aussi des documents élaborés dans des organisations dont R. Guénon traita dans certains de ses ouvrages.

Les introductions, souvent très longues, et les notes qui accompagnent les textes présentés, sont rédigées sur un ton particulier et, en tout cas, nettement tendancieux; tantôt on y met en évidence les «faiblesses», vraies ou supposées, des personnages évoqués, et, sans jamais attirer l'attention de façon trop concluante sur leur rapport avec Guénon, on relate toutefois de temps à autre les jugements de ce dernier à leur égard, en ayant soin de choisir de préférence ceux qui sont positifs; tantôt, et quitte à utiliser des textes d'auteurs qui furent de ses contemporains, on revient sur des épisodes qui remontent à la jeunesse de R. Guénon et retracent sa participation à des organisation pseudo-traditionnelles, en évitant toutefois soigneusement d'évoquer la possibilité qu'une telle participation ait eu pour but de recueillir des éléments pour en dénoncer le caractère de contrefaçon, ou pour en provoquer directement la «démolition» de l'intérieur.

D'autres fois encore, c'est sur la faiblesse intrinsèque des oeuvres rassemblées que l'on s'appuie, faiblesse qui, tout en étant évidente, n'est même pas expressément signalée; dès lors, ce que l'on attend du lecteur, c'est qu'il transpose lui-même sur Guénon sa déception pour l'auteur présenté, d'autant qu'en cette occasion on aura pris grand soin de mettre en évidence leurs rapports de confiance. Dans d'autres cas enfin, et sans entrer dans le fond des questions examinées, c'est sur l'auteur français que l'on reporte directement l'opinion négative d'autres personnages qui nourrissaient quelque hostilité envers lui ou ses écrits.

Il ne nous paraît pas douteux que, dans ces divers cas, les textes présentés et les critiques plus ou moins directes formulées contre eux ou contre leurs auteurs, qu'il s'agisse de personnes ou d'organisations, ne sont qu'un «faux but», puisque le vrai but est de susciter entre l'oeuvre de Guénon et ses lecteurs potentiels une barrière de discrédit «induit», plus difficile à franchir, espère-t-on, que celle que les études «doctrinales» à elles seules, comme on l'a vu, n'étaient pas arrivées à ériger (5). Bien entendu, tout cela n'empêche pas les rédacteurs de ces «commentaires» particuliers d'utiliser sporadiquement, en «positif» si l'on peut dire, et pour donner un plus grand poids à leurs critiques et à leurs insinuations, certains des critères traditionnels exposés par Guénon; il résulte de là un inextricable mélange de vrai et de faux, et ce genre de confusion est tout à fait significatif des «influences» qui sont à l'origine d'une manoeuvre aussi tortueuse.

Fin 1987 déjà, cet éditeur avait fait paraître la traduction française d'un recueil d'écrits «mineurs» de Guido De Giorgio, italien connaisseur convaincu de l'oeuvre de Guénon, avec lequel l'auteur français avait eu un abondant échange épistolaire; le livre, dont on avait improvisé le titre a partir de l'un de ses écrits: L'instant et l'Eternité, était construit autour de 23 lettres de cette correspondance, lesquelles, arrivées aventureusement entre les mains de l'éditeur milanais et exploitées illégalement, en constituaient un copieux «appendice». Comme il était aisé de le prévoir, ni les héritiers de l'auteur français ni ceux de l'auteur italien n'avaient été effectivement saisis d'une demande d'autorisation pour la publication (6).

Puisque, parmi le peu d'écrits restants de De Giorgio, les textes contenus dans ce volume n'étaient pas de ceux qui présentaient le plus grand intérêt, et que, de plus, certains d'entre eux se caractérisaient même par une certaine coloration politique, le fait que, dans l'avant-propos, on insistât sur le rapport existant entre leur auteur et René Guénon, et surtout que l'on fît passer De Giorgio comme le plus important «disciple» italien de Guénon (7), pouvait déjà faire soupçonner une tentative d'amoindrissement de la figure de ce dernier. En outre, les lettres contenaient, pour la plupart, des confidences de R. Guénon concernant sa vie privée, et, entre autres choses, beaucoup de détails réservés sur certaines attaques de basse nature qu'il était en train de subir en conséquence de la récente publication de l'un de ses livres; la divulgation de toutes ces choses accroissait la sensation que le livre recelait une arrière-pensée: donner aux lecteurs l'impression la plus banale possible de l'«homme René Guénon», pour en «démytifier» l'image publique (ce terme est de ceux dont on se sert volontiers dans ces publications).

Quoi qu'il en soit, au moment de la parution de L'instant et l'Eternité, l'initiative paraissait avoir l'air d'un épisode isolé qui, tout en révélant une attitude confusément hostile envers l'auteur français, ne semblait pas, au fond, avoir plus d'importance, justement, que celle d'un épisode (8); nous-même l'avions également jugée ainsi, en ne voyant pas l'opportunité de signaler ce livre, justement à cause du caractère limité des idées qu'il contenait et de son ton général, plus approprié à un commérage littéraire qu'à une étude ayant quelque rapport avec des questions intellectuelles. Au cours de l'année 1988, son éditeur l'a cependant fait suivre de trois autres livres, tous conçus selon le même critère, et portant les titres suivants: Abdul-Hâdî, Ecrits pour «La Gnose»; Jean Reyor, Pour un aboutissement de l'oeuvre de René Guénon; H. B. of L., Textes et documents secrets de la Hermetic Brotherhood of Luxor. C'est ce qui nous a conduit à réviser le caractère restrictif de notre premier jugement, force nous étant de constater que L'instant et l'Eternité n'était considéré par son éditeur que comme la première tesselle de la mosaïque bien plus ample et complexe de ce plan de dénigrement induit de la personne et de l'oeuvre de René Guénon, dont nous venons de parler; et ceci d'autant plus que l'entreprise éditoriale milanaise avait aussi fait paraître, dans la même période, le premier numéro d'une revue, «Charis», Archives de l'Unicorne, également rédigée en langue française, et dont la totalité des articles laisse encore plus clairement comprendre, s'il était possible, la tendance que nous venons de relever (9).



Abdul-Hâdî:
Ecrits pour «La Gnose»


Le livre consacré à Abdul-Hâdî, qui rassemble ses écrits et ses traductions de l'arabe publiés dans la revue «La Gnose» (1909-1912), n'est qu'un prétexte pour une longue introduction sur la figure de l'auteur. Dans cette introduction, la prise en considération de la valeur intellectuelle des articles présentés n'est même pas effleurée; de même, on ne fait pas la moindre mention du caractère exceptionnel des textes dont Ivan Aguéli donne, pour la première fois en Occident, une traduction dégagée des préjugés académiques des «orientalistes» officiels. Il est évident que ce qui intéresse le responsable de la publication est en premier lieu de donner aux lecteurs l'impression la plus piètre possible de certains «traits caractériels» de la figure d'Aguéli, traits dont la source d'information semble être substantiellement un unique texte biographique, échafaudé suivant les critères les plus superficiellement «historiques», et publié en 1940-1941 à Stokholm par A. Gauffin sous le titre: Ivan Aguéli, Människan, mistikern, målaren [Ivan Aguéli, l'homme, le mystique, le peintre].

Au début de son étude, le présentateur, G. Rocca, donne libre cours à sa malignité en insistant sur le fait que «La Gnose» présentait Abdul-Hâdî, au début de sa collaboration, comme un «Asiatique qui ne revendiquait pas d'autre titre que celui d'"étudiant islamite"», et il se complaît à qualifier cette présentation de «mystification» (il va sans dire qu'il pense que l'auteur en est Guénon, compte tenu du fait que celui-ci était le directeur de la revue...) parce que, dit-il, «on sait que Abdul-Hâdî n'était autre que le nom islamique du Suédois John Gustav Ageeli...» «"Islamite" - ajoute-t-il - quoique d'élection? Soit. Mais pourquoi "Asiatique"? Peut-être parce qu'il avait "un curieux facies asiatique, plutôt uralo-altaïque qu'indo-européen", comme le décrit Patrice Genty qui l'avait rencontré plusieurs fois chez Dujols et Thomas». Ironie à bon marché, mais déployée en pure perte, puisque Guénon, qui le connut bien mieux que Patrice Genty, savait très bien, comme on le déduit de sa correspondance personnelle, qu'Ivan Aguéli était d'origine tartare, donc évidemment Asiatique (10). A moins que l'on ne prétende que le critère tout moderne de «nationalité» prévale sur celui, bien plus fondé et «vital», de la race, ce qui ne serait guère étonnant de la part du présentateur.

C'est encore d'une appréciation purement extérieure que provient ensuite la considération selon laquelle «quoi qu'il en soit, les longues années qu'Aguéli avait passées en Orient et sa propre adhésion à l'Islam résultaient uniquement de l'appropriation d'un certain esprit oriental, pénétré d'un amour qui partait d'une sympathie instinctive pour la mentalité orientale [...]»; comme si ce genre de considérations pouvaient être déduites d'un livre, et par quelqu'un qui, de plus, n'a certes pas pu connaître personnellement le personnage dont il parle, puisque celui-ci était mort au moins soixante-dix ans plus tôt (11).

La seule référence qui est faite dans l'avant-propos aux écrits mêmes d'Abdul-Hâdî est celle qui a trait au goût de ce dernier pour la peinture (éminent spécialiste en linguistique, il était aussi lui-même peintre); de cet argument, G. Rocca parle en ces termes: «Que penser enfin des observations minutieuses sur la nature de l'art pictural et des jugements argumentés [?] sur les tableaux de Daumier, de Cézanne ou de Chardin, de Picasso, de Le Fauconnier, de Léger ou de Gauguin de la part d'un fidèle d'une religion qui, comme l'Islam, condamne l'art figuratif?» Et que penser, pourrait-on ajouter, de quelqu'un qui prétend «connaître le coeur» d'Ivan Aguéli, c'est-à-dire, comme on l'a vu, les vraies raisons pour lesquelles il entra en Islam, et qui ignore (ou feint d'ignorer), au profit des Occidentaux qu'il veut protéger d'une telle «pollution», qu'une importante partie des membres de cette tradition, pour ne parler, par exemple, que de ceux de la zone persane, échappent partiellement à la rigueur de l'iconoclasme, plus strictement en vigueur chez les Arabes? Ensuite, pourquoi limiter l'adhésion d'Abdul-Hâdî à la religion islamique, quand il est évident qu'elle allait bien au-delà de l'aspect exotérique de cette tradition pour puiser au Taçawwuf, qui en est l'aspect intérieur, ou «ésotérique»?

Mais il est un sujet où, incontestablement, le parti pris du «censeur» d'Abdul-Hâdî a la possibilité de s'exprimer avec profusion: il s'agit de ce qu'il appelle son «caractère instable», qu'il juge sur la base de certains épisodes, en réalité bien peu nombreux et extrêmement marginaux et insignifiants, eux aussi, principalement tirés de l'étude biographique que nous avons indiquée; c'est là le terrain d'élection, si l'on peut dire, des argumentations de cette série de livres, où l'on se complaît, comme nous l'avons déjà indiqué, à mettre en relief les défauts, ou les «faiblesses», des personnages en cause, comme pour en faire un avertissement à l'attention de tous ceux qui seraient tentés de les suivre dans leurs choix, poussés par une adhésion intellectuelle aux doctrines qu'ils exposent, ou font entrevoir, comme dans ce cas.

Ce que l'on se garde bien de présenter au lecteur actuel, c'est l'état des connaissances et de la mentalité occidentale vis-à-vis des doctrines traditionnelles à l'époque considérée, qui se situe entre le XIXe et le XXe siècle, c'est-à-dire avant les magistrales clarifications de René Guénon dans ce domaine; cela s'applique en particulier à un rappel que fait G. Rocca, tout en poursuivant son tendancieux examen du peu de choses que l'on sait par des documents écrits sur la vie d'Abdul-Hâdî; en effet, G. Rocca s'étend avec une complaisante insistance sur les... lectures de jeunesse de celui-ci, qui comptaient, selon le témoignage d'un ami, «les livres chinois [?], le Hatha-yoga en anglais [?!], la Vraie Religion chrétienne de Swedenborg et un livre sur l'occultisme de Papus», et il en conclut qu'il s'agissait «grosso modo du bagage de quiconque se consacrait aux doctrines spiritualistes». Mais quels textes Ivan Aguéli aurait-il bien pu consulter, à cette époque, qui fussent susceptibles de lui éviter d'entrer en contact avec la Société Théosophique (à laquelle il paraît avoir adhéré «vraisemblablement (12) jusqu'en 1910») et, surtout, quels textes qui émanent de représentants de l'intellectualité traditionnelle occidentale, c'est-à-dire de ceux qui auraient normalement dû fournir aux individualités éventuellement qualifiées les moyens de se protéger de semblables pseudo-doctrines... s'ils avaient existé à cette époque? Et ne semble-t-il pas à M. Rocca qu'il puisse y avoir quelque signification dans le fait que, si le rapport d'Abdul-Hâdî avec les milieux «théosophiques» cessa vers 1910, c'est justement cette année-là qu'il rencontra et commença à fréquenter René Guénon, alors âgé de vingt-quatre ans?

Cette dernière constatation nous renvoie à l'insistance avec laquelle G. Rocca souligne dans tout son avant-propos les aspects «caractériels» d'Ivan Aguéli. A cet égard, nous ne voyons pas quel genre de connaissance, sinon celui, tout relatif et distinctif dont participe l'induction, peut justifier l'incroyable inférence, issue d'une évidente mauvaise foi, par laquelle il conclut que: s'«il ne fait pas de doute que les relations entre Aguéli et le milieu de La Gnose ne furent pas de très longue durée, l'influence qu'exerça le Suédois sur l'un des rédacteurs de la revue [René Guénon], fut quant à elle durable». Que veut dire le présentateur par ces mots? Que les principes doctrinaux exposés dans leur forme proprement islamique dans les textes traduits par Abdul-Hâdî et dans ses propres travaux, et publiés dans «La Gnose», furent ensuite repris par Guénon tout au long de son oeuvre et adaptés, quant à l'exposé, aux façons de penser et à la mentalité des destinataires occidentaux de ses écrits? Evidemment non, parce que, dans son travail, on ne trouve même pas l'ombre de semblables considérations, et d'ailleurs, dans ce cas, on ne pourrait effectivement pas parler d'une simple influence individuelle (13).

Il est évident au contraire que ce qui importe à M. Rocca, c'est de rapprocher de R. Guénon lui-même ce qu'il appelle les «excentricités» d'Abdul-Hâdî, et pas du tout, quoi qu'il en dise, d'approfondir l'examen d'éléments d'un autre ordre, qui peuvent être intervenus dans un rapport dont les modalités sont du reste de nature à échapper complètement à ses moyens d'investigation (14). En effet, immédiatement après la remarque ambiguë et artificieuse concernant l'influence exercée par Aguéli sur Guénon, M. Rocca ajoute que «L'analyse de tous les facteurs qui jouèrent dans ce rapport serait [...] trop longue et circonstanciée», mais la nature de ces facteurs, tels qu'il les imagine, doit être tellement banale, que, pour illustrer leur complexité, il trouve bon de placer en note une savante dissertation sur l'... exactitude de l'année à laquelle faire remonter «l'adhésion de Guénon à l'Islam» (15)!

Pour notre part, nous pensons que, si vraiment il avait voulu - à supposer qu'il le pût - jeter un peu de lumière «intelligible» sur le personnage Aguéli, et peut-être aussi sur certains aspects de sa vie qui dépassent la compréhension «bourgeoise» de ceux qui confondent l'intellectualité avec le produit d'une confortable étude de bibliothèque ou de salon, il n'aurait pas dû négliger de prendre en considération le poids qui retombe sur les êtres qui sont devenus, d'une certaine façon, les porteurs de cette intellectualité dans l'Occident moderne, ni le poids des réactions parfois étranges auxquelles ils sont exposés de la part du milieu. Nous nous rendons pourtant compte que demander une chose pareille à G. Rocca aurait équivalu à exiger de lui un comportement contre nature, compte tenu du fait que, au contraire, le but de son étude était justement de faire naître chez le lecteur le doute suivant lequel certaines caractéristiques singulières du personnage Aguéli, devenues des «phénomènes de vaste portée que nous sommes habitués à considérer comme des réalités courantes dans le panorama du monde contemporain», sont à imputer à l'influence de l'«action publique des milieux théosophistes et spiritualistes dans le Paris mondain de la fin du siècle dernier». Et nous ajouterons que ces caractéristiques seront également reportées sur R. Guénon par le lecteur démuni, à travers «l'influence» présumée d'Aguéli; et le fait qu'il en aille ainsi est, en fin de compte, l'autre objectif, caché celui-là, de l'étude en question.

Qu'importe à G. Rocca que ce «transfert» soit une véritable monstruosité face à l'oeuvre laissée en héritage par René Guénon à l'Occident; peu lui importe que ce soit de lui que vint la première mais aussi la seule étude qui ait détruit à la racine toute prétention de la Société Théosophique à posséder la moindre parcelle de véritable intellectualité, qu'elle soit de forme orientale ou occidentale (16); peu lui importe qu'il y ait, dans l'oeuvre de Guénon, des écrits comme «A propos de conversions» et «Cérémonialisme et esthétisme» qui, à eux seuls, font justice d'une grande partie des tendancieuses «pierres d'achoppement» dont il parsème son texte: évidemment, G. Rocca est un ardent propagateur de cette misérable «philosophie» qui se résume dans l'exhortation bien occidentale et bien moderne: «Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose!».

A la fin de l'avant-propos de G. Rocca, et juste avant les écrits proprement dits d'Abdul-Hâdî, une pompeuse Note de l'Editeur informe les lecteurs que «seuls les textes parus dans la Gnose sont originaux et intégraux à proprement parler, car les rééditions ultérieures, au cours des décennies, ont toutes subi des amputations diverses, apparemment insignifiantes [...] et pourtant significatives [peut-être faudrait-il choisir], visant à les présenter comme irréprochables sous tout point de vue, et à donner une image non ternie de leur auteur». On ajoute, tout de suite après, que «Dans le cas, tout spécial, des "Pages dédiées à Mercure", la Rédaction de la "Rivista di Studi Tradizionali" de Turin (1971, janvier-juin, n° 34) a jugé plus opportun de ne donner en traduction italienne qu'un tiers de l'article [...]».

Nous signalerons à cet éditeur, si diligent à faire bénéficier ses lecteurs d'une information correcte (surtout dans le détail insignifiant - et, ici, le terme est adéquat, car, pour ce qui est de l'essentiel, chez lui les choses sont telles que nous sommes en train de les décrire), nous lui signalerons donc que le choix du passage reproduit par notre revue correspondait à ce que la Rédaction pensait pouvoir intéresser, dans l'article en question, sa catégorie de lecteurs, un peu différents sans doute de ceux qu'il souhaiterait lui-même avoir: en l'occurrence des lecteurs qui partagent l'opinion de ses collaborateurs, selon laquelle on peut faire découler l'oeuvre de Guénon de l'«influence» extérieure d'un auteur quelconque; nous lui signalerons également que, de plus, ce choix n'avait pas été fait à l'insu des lecteurs (comme sa Note paraît le suggérer), puisqu'une courte annotation en bas de page accompagnait le titre de cette façon: «A titre de documentation, nous reproduisons une partie d'un article d'Abdul-Hâdî paru dans le n° de janvier-février 1911 de la Gnose».

Est-il nécessaire d'ajouter que le fait que cet «éditeur» particulier s'en prenne à nous d'une façon aussi inattendue et incongrue n'est même pas pour nous déplaire...?



Jean Reyor:
Pour un aboutissement de l'oeuvre de René Guénon


Dans ce livre, qui est le premier d'une série que l'éditeur milanais prévoit de publier en trois volumes, sont rassemblés «les articles de M. Jean Reyor parus après guerre dans les Etudes Traditionnelles et Le Symbolisme [revue d'inspiration maçonnique qui cessa de paraître en 1972]».

Jean Reyor fut le plus employé des pseudonymes qu'utilisa l'essayiste français Marcel Clavelle pour signer ses nombreux travaux qui sont, en général, des commentaires de l'oeuvre de René Guénon, et traitent, en tout cas, toujours de sujets traditionnels; ces travaux couvrent une période qui va de 1929 à 1971, si l'on excepte un écrit paru dans le «Cahier de l'Herne» dédié à René Guénon pour le centenaire de sa naissance, et qui remonte à 1985. Indubitablement, ce pseudonyme est aussi le plus connu de ceux qu'il a adoptés, mais cela ne justifie pas le fait que J. Thomas, auteur d'une courte préface à l'actuel recueil, le présente comme une réunion des écrits de Jean Reyor, alors que deux d'entre ceux qui y paraissent furent rédigés sous le nom de J. Hugonin, comme l'indique la table des matières; en agissant de la sorte, il laisse entendre que J. Hugonin était un pseudonyme de J. Reyor, alors que ce dernier nom était déjà également un pseudonyme. Il est vrai qu'une note laconique située à la fin de l'avant-propos signale la mort de Marcel Clavelle, survenue au moment où le livre était sous presse; mais cela n'empêche pas que le lecteur de fraîche date ne retire de tous ces arguments une impression de confusion, et en tout cas, sans la disparition de leur véritable auteur, le lecteur n'aurait jamais su ce qu'il en était, du moins par ce livre.

Dans le «plan» antitraditionnel que nous sommes en train d'examiner, ce volume occupe une place à première vue impropre, et son titre en signale si manifestement l'anomalie qu'on en arrive à douter qu'il y rentre bien réellement. Il donne pour acceptée l'oeuvre de René Guénon, avec ses prémisses et ses conclusions générales, et ce n'est pas étonnant, puisqu'il réunit les écrits de quelqu'un que l'on peut considérer comme ayant été l'un de ses «collaborateurs», dans des limites bien définies, et avec toutes les réserves relatives à ce terme quand il est appliqué à l'auteur français; ce qui est étonnant, parce qu'en nette opposition avec l'esprit de ces livres, c'est que, dans l'avant-propos, au lieu de trouver des expressions et références plus ou moins ouvertement hostiles ou dénigrantes vis-à-vis de Guénon ou de l'ésotérisme et de l'initiation, on trouve des phrases élogieuses pour l'un et favorables aux autres. On dit en effet, dans cet avant-propos, que «les plus remarquables études de M. Jean Reyor, au moment de leur parution, [...] jouèrent un rôle de guide et d'aide sans équivalent» pour «l'appréhension du message traditionnel révélé par Guénon»; on affirme qu'«aujourd'hui, grâce à cette très opportune réédition, ces mêmes travaux peuvent à nouveau guider et éclairer [...] ceux qui ressentent un besoin vital de réalisation spirituelle à la suite de leur rencontre ineffaçable avec R. Guénon»; et l'on conclut en affirmant que «ces écrits [...] sont regroupés [...] autour des questions d'attitude et d'orientation générales pouvant se poser à ceux qui [...] aspirent à l'initiation et à la réalisation spirituelle» [souligné par nous].

Si l'on se souvient des allusions ambiguës et venimeuses à ces mêmes concepts contenues dans les écrits que nous avons examinés précédemment, et, comme on le verra, dans ceux dont nous aurons encore à nous occuper, on pourrait même penser que ce livre particulier a été inclus par méprise dans le catalogue de l'éditeur milanais, ou que ce dernier a voulu faire par là un louable effort d'impartialité, pour compenser avec quelque chose de positif toutes les négations et les oppositions plus ou moins directes dont les autres titres sont remplis. En réalité les choses sont très sensiblement différentes, et, ici, c'est dans le travail d'élaboration même du plan global, censé lui donner sa force apparente, que réside paradoxalement sa faiblesse; en effet, si le sens de l'un des éléments qui le composent peut échapper quand on l'examine séparément des autres, le replacer dans tout leur ensemble fait apparaître les intentions réelles de façon surprenante.

En se plaçant de ce point d'observation plus global, il est assez facile de se rendre compte, ne serait-ce que par certaines réticences verbales, que, dans la présentation de cette réédition «très opportune» des articles de Jean Reyor, on a adopté la tactique, non dépourvue d'astuce et souvent efficace, du «baise la main que tu ne peux couper», au bénéfice, comme le dit d'ailleurs le présentateur, de «certains guénoniens convaincus», qui «après avoir été touchés en profondeur par l'oeuvre de René Guénon, aspirent à l'initiation et à la réalisation spirituelle».

L'anomalie du titre et le ton étrangement condescendant de l'avant-propos ont, en réalité, une raison d'être précise en considération du public particulier auquel le livre est destiné, public que l'on suppose irrémédiablement acquis à l'oeuvre de René Guénon mais dont on espère - du fait qu'il n'a assimilé cette oeuvre qu'en mode encore seulement «mental» - qu'il sera suffisamment désarmé pour ignorer que l'«adversaire» sait être «loico» [logicien], pour employer une expression de Dante.

Reste à déterminer le véritable but de cette manoeuvre dans la manoeuvre; et, à ce propos, si la «qualité» des autres éléments du «plan» permet déjà de se douter qu'il conviendrait d'adopter une attitude de salutaire prudence vis-à-vis de ce livre, et si, en outre, on tient compte des fins ultimes que poursuivent les forces de l'antitradition, alors tout devient parfaitement clair.

Nous avons dit que ce but consiste à empêcher que des êtres qui appartiennent au monde moderne occidental, ayant pris conscience de leurs possibilités intellectuelles, ne cherchent à les actualiser; y a-t-il meilleure façon de rendre leurs efforts stériles que de leur présenter la possibilité «d'un nouveau pseudo-ésotérisme d'un genre quelque peu particulier, destiné à donner une apparence de satisfaction à ceux qui ne se contentent plus de l'exotérisme tout en les détournant de l'ésotérisme véritable auquel on prétendrait l'opposer» (17)? Et, en effet, dans l'avant-propos de J. Thomas (s'il s'agit d'un pseudonyme, on conviendra qu'il a été choisi avec un assez mauvais goût), les allusions plus que claires aux «éléments réellement traditionnels», que nous ferions pour notre part intervenir dans la «construction» de ce pseudo-ésotérisme, ne manquent pas.

Nous ne nous étendrons pas ici sur l'argument de la survivance, dans l'aire occidentale, d'organisations qui «peuvent revendiquer une origine traditionnelle authentique et une transmission initiatique réelle» (18), ni sur la nécessité, dans la situation actuelle, qu'elles soient «revivifiées» pour mener aux résultats auxquels tend l'oeuvre de R. Guénon; nous ne nous étendrons pas non plus sur la question de savoir si les rites spécifiques à la forme traditionnelle exotérique présente dans cette même aire sont aptes, ou non, «dans les conditions actuelles [...], à servir de base ou de point de départ pour une réalisation initiatique» (19); dans la «Rivista di Studi Tradizionali» nous avons déjà traité de façon suffisamment claire et exhaustive de ces sujets pour ne pas nous sentir tenu d'en reparler à cette occasion.

Nous nous bornerons à observer que parler d'une «forme traditionnelle vivante» en se référant au rapport actuel de ces deux entités particulières - ésotérisme occidental et base exotérique à forme proprement occidentale - constitue une assertion des moins conformes à l'esprit de l'oeuvre guénonienne; pourtant c'est exactement cela que l'on affirme avec un nonchalant simplisme dans l'avant-propos de ce livre; tout comme on insiste, en termes qui ne laissent pas de doute quant aux préoccupations fondamentalement exotériques qui sous-tendent tout cela, sur l'«absolue nécessité, préalable à toute vocation initiatique effective [?], de l'observance des obligations rituelles et réglementaires édictées par la hiérarchie religieuse compétente», alors que, toujours au sujet de la forme exotérique en question, R. Guénon s'exprimait en ces termes [lettre privée d'avril 1935]: «... Quant aux rites catholiques, il est très vrai que, bien qu'ils soient d'ordre uniquement religieux et non initiatique, [...] les effets en sont bien loin d'être négligeables. Seulement, d'un autre côté, il ne faudrait pas risquer que cela devienne une entrave par rapport à des possibilités d'un autre ordre», ou, encore plus précisément [lettre privée, toujours de 1935]: «Méfiez-vous des rites religieux, tant que vous n'avez reçu rien d'autre. Ils vous maintiennent dans les limites de l'individualité» [souligné par nous] (20).

Et puisque, dans l'avant-propos, on dit avoir «essayé de dégager les aspects majeurs des études que M. Reyor, toujours respectueux de l'esprit de l'opus guénonien, fut amené à rédiger», le contenu des deux extraits de lettres que nous venons de citer montre clairement à quel point une telle affirmation est hasardeuse, et aussi combien il est difficile - pour ne pas dire impossible, sans l'appui d'un guide sûr - de traiter des techniques qui concernent le «maniement» des «influences spirituelles», ne serait-ce même que dans le domaine exotérique, quand on n'en a pas reçu le mandat traditionnel régulier et spécifique, ou bien, lorsque l'on n'en possède pas la connaissance directe.

Cela est valable à plus forte raison quand on passe au domaine ésotérique; à ce propos, nous retiendrons la position suivante de J. Thomas: «Partant de cette base générale, et examinant le cas présent de la Maçonnerie, ses réflexions [de Jean Reyor] l'ont conduit à esquisser les modalités générales selon lesquelles certaines [...] parties constituantes, actuellement absentes du "Dépôt" maçonnique obédientiel, pourraient être à nouveau rendues accessibles, et cela en fonction des "résultats" obtenus par ceux qui auraient su valablement frapper à la porte ouvrant sur le Royaume des Cieux».

Nous retrouvons ici aussi le recours à un élément inductif, et exclusivement hypothétique - les «réflexions de Jean Reyor» -, alors qu'au contraire sont en jeu les lois absolument «positives» d'une science traditionnelle de mise en oeuvre des rites (dans ce cas initiatiques), dont les conditions d'efficacité sont connues ou ne le sont pas, et nous retrouvons encore la prépondérance, dans la proposition finale, de préoccupations de type surtout exotérique (puisque, sans aucun doute, «valablement frapper» correspond, pour l'auteur, à l'«observance des obligations rituelles et réglementaires édictées par la hiérarchie religieuse compétente»), alors que nous avons vu ce que R. Guénon disait à ce propos.

En tenant compte de ce que nous avons dit jusqu'ici, on voit que l'anomalie de ce livre disparaît entièrement aussi pour ce qui concerne les techniques généralement adoptées dans la mise en place des parties constitutives du «plan»; nous disions en effet, au début de notre article, que l'une d'entre elles consiste à mettre en évidence les faiblesses avérées ou supposées de personnages qui ont été proches de Guénon, et, ainsi, à faire retomber sur lui et sur son oeuvre le discrédit ou la confusion que l'on cherche à susciter à leur endroit: dans ce cas, il a suffi de reprendre mot pour mot certaines conclusions réellement non conformes à l'esprit de l'oeuvre guénonienne, conclusions auxquelles, après la mort de Guénon, Jean Reyor était arrivé pour son compte à propos, non pas de la doctrine, mais de ses applications concernant la direction à donner à d'éventuels efforts en vue d'un «redressement» traditionnel de l'Occident (et donc de la souhaitable reconstitution d'une élite intellectuelle), et les jeux étaient faits.

En tout cas, si l'on fait abstraction des positions douteuses de J. Reyor reprises de pareille façon, on observe que, même si J. Thomas s'efforce de s'exprimer de manière favorable aux intentions générales de R. Guénon en utilisant des expressions attirantes et flatteuses pour «certains guénoniens convaincus», il ne peut pas éviter de trahir à deux reprises la mentalité réelle qui se cache derrière tout cela, mentalité qui, tout en donnant la mesure de l'«horizon intellectuel» de ses inspirateurs, révèle en même temps la fausseté et même le caractère grotesque de ces témoignages d'estime diplomatique. Il s'agit de ces deux passages: «A l'époque de leur parution, les articles de M. Jean Reyor ont efficacement aidé certains dans leurs efforts pour définir et mettre en oeuvre leur propre "stratégie spirituelle" [sic!]. Pour d'autres personnes, ces études ont permis de conjurer des dangers plus ou moins funestes» [souligné par nous]; elles «contribuèrent de façon déterminante à opérer aussi de salutaires réorientations spirituelles».

Il n'est pas difficile d'identifier dans ces «dangers plus ou moins funestes» l'intégration de lecteurs «touchés en profondeur par l'oeuvre de René Guénon» dans des traditions orthodoxes et complètes du point de vue de la présence vitale, en leur sein, de l'aspect ésotérique, comme dans le cas de... Abdul-Hâdî, par exemple. Des expressions de ce genre, brutalement négatives en leur substance même si elles se prétendent subtilement allusives, devraient faire comprendre quel abîme sépare l'oeuvre de Guénon, tout imprégnée de la seule préoccupation de la Vérité, des intentions plus ou moins bien dissimulées de ceux qui, en rééditant maintenant ces articles, sont manifestement incapables de faire abstraction d'une perspective particulariste et «locale» qui les pousse à défendre avant tout certaines formes déterminées, sans se préoccuper, fût-ce à leur propre détriment, du fait que la vraie recherche à actualiser, après avoir assimilé l'oeuvre de Guénon, est celle de la «présence», derrière les formes, de l'esprit, qui, tout en les dépassant, est aussi leur unique raison d'être et peut, seul, les vivifier.

Pourtant, parmi les textes mêmes qui sont repris dans ce livre suivant des préoccupations bien différentes de celle de la recherche de la vérité, il y a aussi des passages où - en termes très clairs et révélateurs de cette indubitable noblesse qui, par bien des côtés, distinguait leur auteur - est exprimée la prééminence absolue qui doit être donnée, au moment des choix, par celui qui poursuit un but purement intellectuel, à la considération du Vrai sur la simple propension ou commodité individuelle, isolée, ou... de groupe. Ne serait-ce que pour honorer la mémoire de J. Reyor, auquel nous sommes nous-même très redevable dans le domaine des «choix» corrects, nous citerons ici quelques-uns de ces passages qui, entre autres choses, auront la vertu de clarifier ce à quoi nous voulions faire allusion ci-dessus.

A propos de l'«aspiration vers la Connaissance métaphysique effective, qui est tout autre chose que le désir de posséder une somme de connaissances particulières, fussent-elles de l'ordre initiatique», il disait: «Telle aspiration doit être pure et sans mélange, nous voulons dire qu'elle ne doit pas s'accompagner du désir d'atteindre quelque but particulier, et surtout que la Connaissance ne doit pas être recherchée en vue de l'obtention d'un but particulier quel qu'il soit, ce qui serait un véritable renversement des rapports normaux entre ce qui est d'ordre métaphysique et ce qui est d'ordre cosmologique». Et encore: «Dans la perspective que nous adoptions et qui est celle de la réalisation métaphysique, il n'y a pas lieu de distinguer entre les diverses sortes d'actions possibles: une action dite "bonne", accomplie avec "attachement" (et il y a attachement dès lors que cette action est un but pour l'individu) lie l'être au Devenir, autant qu'une action qualifiée de "mauvaise", bien que la différence de tendance de ces actions puisse entraîner pour l'être envisagé des conséquences différentes à l'intérieur du Devenir».

Et quant à l'attitude à observer en ce qui concerne les points d'appui de l'effort à opérer individuellement pour passer de la connaissance théorique à la réalisation effective, il concluait par ces mots: «S'il est normal et légitime que des hommes ayant une aspiration spirituelle souhaitent le redressement et la revivification de telle ou telle organisation traditionnelle, et y travaillent dans la mesure de leurs possibilités, il serait profondément regrettable que certains en arrivent à prendre pour but le "salut", la puissance ou la gloire d'une organisation quelconque, manifestant ainsi, à l'égard d'une réalité contingente, un attachement qui n'est dû qu'au Suprême; ils attesteraient par là une manque de qualification qui risquerait fort de les rendre inaptes à être utilisés en vue de cela même qu'ils souhaitent si vivement et à en être les bénéficiaires spirituels [souligné par nous]. Il est écrit "Cherchez le Royaume de Dieu et la justice et le reste vous sera donné par surcroît", ce reste qui comprend la Manifestation tout entière».

Ici on peut se demander comment il est possible que quelqu'un qui, sur le plan doctrinal, a écrit de telles choses en soit arrivé ensuite à adopter des positions en aussi flagrant désaccord avec celles que R. Guénon a suggérées dans le domaine des applications, et que nous avons rappelées; ce qui aide à expliquer cette «énigme» avec une relative facilité, c'est l'observation suivante, que le présentateur de ces écrits a omis de faire par ignorance, ou a voulu négliger par fraude: les articles de J. Reyor qui parurent dans les «Etudes Traditionnelles» jusqu'à fin 1950, étaient soumis en lecture par leur auteur à Guénon avant publication, de sorte que leurs contenus peuvent d'une certaine manière (mais dans ce cas seulement) être considérés comme des «prolongements» de son oeuvre; d'autre part, et de toute façon, du vivant de Guénon, il était toujours possible que les arguments susceptibles de rectification fussent repris par lui et restitués correctement. Cela vaut surtout pour les 10 premiers chapitres sur les 12 qui constituent la deuxième partie du livre, qui en effet contient les commentaires de Reyor sur les Aperçus sur l'Initiation qui s'échelonnent de 1946 à 1950.

A partir de 1951, avec la disparition de René Guénon et puisque cette action d'appui s'interrompit, il devint beaucoup plus risqué pour ce sien «collaborateur» d'intervenir dans la matière examinée; en d'autres termes, il se trouva contraint de faire face avec ses seules facultés de raisonnement aux éléments proprement cognitifs qui lui venaient de son contact personnel avec René Guénon; et ceci dans un domaine où, de plus, ce qui avait une importance déterminante c'étaient les connaissances directes, aussi bien métaphysiques que cosmologiques, qui permettaient à Guénon d'orienter les efforts des Occidentaux «touchés» par son oeuvre dans des directions conformes à «l'inspiration» qui est à sa source.

Cela ne veut pas dire que nous excluions la possibilité qu'un autre être ait pu s'assimiler ces directives et les incarner grâce à ses qualifications intrinsèques, à son attitude à l'égard de l'esprit de l'oeuvre guénonienne et de la personne même de Guénon, et à son effort intérieur (21), mais pour Jean Reyor il devenait alors beaucoup plus difficile, jusqu'à devenir impossible, de souscrire à la forme de telles directives en raison de la position différente où il se trouvait, et de ses propres dispositions naturelles. Nos lecteurs ont pu trouver un écho de ces difficultés dans l'échange d'articles qui eut pour champ de manifestation la revue maçonnique «Le Symbolisme», où J. Hugonin (M. Clavelle) et F. M. débattirent de la justesse et de la profondeur de leurs points de vue respectifs à l'égard des développements auxquels conduit l'oeuvre de René Guénon dans le domaine des applications. Ce débat se termina par la dernière des deux études de F. M. reproduites par la «Rivista di Studi Tradizionali», et par une courte note de Hugonin placée à la fin de l'un de ses articles, qui parut dans le même numéro du «Symbolisme»; de son côté, la Direction de la revue française conclut cet échange d'opinions par une observation laconique: «L'incident est clos».

Mais l'incident n'était pourtant pas clos pour ledit Clavelle, du fait d'une situation qui l'obligeait à quitter la Rédaction des «Etudes Traditionnelles» (de même qu'il avait déjà dû quitter - du moins quant à sa participation active - l'organisation maçonnique à laquelle il avait appartenu) pour continuer à ne présenter de temps à autre ses articles que dans le seul «Symbolisme» et sous divers pseudonymes; cette revue l'accueillit jusqu'à ce qu'il interrompe définitivement, vers 1971, son activité d'écrivain (22).

En conclusion, même si l'on veut négliger les aspects de ce livre qui en font un piège redoutable pour certains lecteurs naïfs de l'oeuvre de René Guénon, et, paradoxalement, tenir pour sincère l'intention qu'il dissimule, nous dirons qu'il ne nous paraît pas déplacé de voir une analogie entre, d'une part, cette action de «repêchage» des illusions de Jean Reyor sur certains moyens de «revivification» de la voie initiatique maçonnique, et, d'autre part, cette action de renouvellement de l'«aide de l'Orient» dont nous avons traité en son temps dans la «Rivista di Studi Tradizionali» (23). Dans les deux cas on voudrait remettre en discussion quelque chose qui eut, comme il se devait, ses développements légitimes et uniques au cours de la vie de René Guénon, selon ses directives et avec son appui (24); toute autre considération mise à part, les auteurs des deux tentatives sont donc «hors jeu», pour les temps, et pour l'indisponibilité, dont ils ont fait la preuve, à renoncer à leurs préjugés et attachements.

D'ailleurs il ne nous semble pas fortuit que ces deux cas se croisent aujourd'hui justement sur le terrain de la Maçonnerie; peu de temps après la date de publication du livre que nous venons d'examiner, les Editions Traditionnelles, dont la revue est périodiquement envahie par les productions extravagantes du personnage qui se donne le ridicule de se présenter comme un support de l'«aide de l'Orient», faisaient à leur tour paraître leur propre recueil d'écrits de Jean Reyor, précédés d'un avant-propos qui rappelle point par point celui de l'éditeur milanais.

Deux questions se posent alors immédiatement:
1. - Quel genre de «guénoniens convaincus» pourra bien se laisser attirer par une initiative qui, d'un côté, laisse entrevoir la possibilité d'une Maçonnerie acceptée par les autorités exotériques occidentales, et, de l'autre, fait tout son possible pour obscurcir la distinction même, éclaircie une fois pour toutes de manière éclatante par René Guénon dans l'Occident moderne, entre «ésotérisme» et «exotérisme» (25)?
2. - Quel rôle indépendant pour sa «fonction» imaginaire pense avoir celui qui signe A. Mostagh-Firou, coincé entre deux blocs d'inspiration si concordante?

Nous attendrons que les événements nous fassent connaître les réponses qui sortiront de ce sinistre fatras.