a cura di
Heredom
Extrait de
Pietro Nutrizio e altri
René Guénon e l'Occidente
Luni Editrice

Traduction par
Claude Cuvillier
et Giuditta Sassi

 

Nouvelles techniques d'attaque contre l'oeuvre de René Guénon (III)

Nouvelles techniques d'attaque contre l'oeuvre de René Guénon (III)

 

 

  

Antonello Balestrieri

 

  1. On pourrait peut-être faire exception pour un article de M. D. Verano intitulé Psychanalyse, Sorcellerie et Humour, qui présente quelque intérêt dans un ordre différent; mais même à cette occasion une «gaffe» révélatrice ne manque pas de trahir l'attitude de fond de l'auteur. A la page 99, une note (qui se réfère naturellement à l'oeuvre de R. Guénon) affirme que, dans le Règne de la Quantité, celui-ci «soutient à juste titre que la psychanalyse a emprunté à la "métaphysique" quelques-uns de ses fondements doctrinaux», mais l'auteur oublie tout simplement d'ajouter que, si cela s'est produit, c'est par définition «à rebours» et en forme de contrefaçon pure et simple!
    Il serait également intéressant d'examiner dans ces publications les diverses façons par lesquelles on s'évertue à éviter que les lecteurs ne s'aperçoivent que le peu de points doctrinaux sur lesquels on s'appuie pour aborder certaines questions sont dus à l'oeuvre de Guénon.
  2. Renseignement contenu dans la «Préface» d'E. Poulat à Esotérisme, Occultisme, Franc-Maçonnerie et Christianisme aux XIXe et XXe siècles de M.-F. James, sorte de supplément bio-bibliographique à l'ouvrage plus connu de cette dernière, Esotérisme et Christianisme autour de René Guénon, qui, ainsi que le savent déjà les lecteurs qui nous ont suivi jusqu'ici, est en quelque sorte la chaîne sur laquelle la trame du «plan» est ourdie.
  3. La traduction française des deux extraits est la suivante: «Toutes les créatures visibles et invisibles sont aussi des théophanies [manifestations de la divinité], par lesquelles et en lesquelles souvent Dieu apparut, et apparaît, et apparaîtra». «Par les sens corporels tu perçois les formes, aussi bien que la beauté des choses sensibles, et en elles tu entends Dieu le Verbe, et en toutes ces choses la vérité ne te "révélera" rien d'autre que Lui-même, puisqu'Il est toute chose».
  4. Tous les passages de la tradition chrétienne que nous reproduisons ici sont extraits du livre d'Alessandro Grossato Princìpi del Simbolismo tradizionale nell'opera di René Guénon, S. C. T., Padova, 1980; la traduction des extraits latins est nôtre.
  5. La portée de ce sujet n'a d'ailleurs pas échappé aux instigateurs du «plan», puisque l'éditeur milanais en a placé l'étude, conçue d'une façon que l'on pourrait qualifier d'«anti-intellectuelle», justement dès l'ouverture du premier numéro de sa nouvelle revue. Et cela implique la pleine conscience, du moins à un certain niveau et chez certains, du rôle que l'on entend jouer.

  6. Travaux parmi lesquels celui de P. Vulliaud, «La propagande mystique des communistes en 1848», n'est sûrement pas conçu pour éclaircir les idées des lecteurs sur ce qu'on doit entendre par «mystique» et «mysticisme», pas même du point de vue spécial que les inspirateurs de ces textes croient promouvoir...
  7. Ce renseignement a même été rapporté, quoiqu'en termes moins circonstanciés, par M.-F. James, in Esotérisme et Christianisme autour de René Guénon, page 88. On découvre ainsi que l'excès de diligence à suivre certaines... directives peut parfois conduire à des effets contraires à ceux que l'on souhaitait.
  8. Cf.: René Guénon, Initiation et Réalisation spirituelle, ch. XII, page 85.
  9. C'est certainement pour se soumettre à l'une des directives du «plan» que l'auteur reste volontairement dans le vague, comme nous l'avons déjà observé plus d'une fois, justement parce que la clarté serait évidemment nuisible à l'obtention des résultats que l'on recherche.
  10. L'incongruité de cette «Revue des revues d'antan», jointe à certains autres détails un peu trop manifestement étranges de ce premier numéro de «Charis», n'a pas échappé au Directeur de «Vers la Tradition». Dans le n° 40 de son périodique il s'insurge en effet, très justement, contre l'opportunité de ramener au jour cette accumulation de clichés néo-spiritualistes (Comptes-rendus livres-revues, page 21): «Mais était-ce donc vraiment nécessaire de consacrer 60 pages à l'exhumation [comme on peut le voir, la dénomination était appropriée] d'aussi accablantes nullités?» Mais les termes mêmes de sa remarque naïve démontrent qu'il éprouve quelque difficulté à se rendre compte que si la chose a été faite, elle devait bien obéir à quelque motif. Et d'ailleurs il ouvre son compte rendu par une cordiale bienvenue à cette nouvelle revue, qu'il considère de toute évidence comme étant du nombre des périodiques «pro-traditionnels» français...
  11. Naturellement nous ne parlons ici que de ce qui demeure traditionnel en Occident dans le domaine exotérique; dans un certain sens, ce «plan» est avant tout un plan «de défense», et, étant le produit d'une mentalité exclusivement exotérique, il semble ne prendre en compte que de façon limitée ce qui subsiste encore de traditionnel en Occident dans le domaine ésotérique. Sous cet angle particulier il serait peut-être intéressant de comparer à ce sujet ce qui ressort de ces publications avec ce qui filtre des différentes organisations et «réseaux» secrets internationaux (parmi lesquels un Sodalitium Pianum) que ces mêmes milieux avaient mis en place au début du siècle, tout en signalant leurs différences d'orientation certainement dues aux diverses circonstances historiques (voir, à ce propos, M.-F. James: Esotérisme et Christianisme autour de René Guénon, pages 114-126; ces pages du livre mettent en lumière - essentiellement à la suite d'un ouvrage d'E. Poulat: Intégrisme et catholicisme intégral - certaines des manoeuvres, instructives et peu connues, de la lutte sourde qui, engagée à l'origine à l'encontre de la Maçonnerie et du Judaïsme, opposa à partir d'un moment précis ces milieux d'exotéristes exclusifs à René Guénon, à travers l'exposition des doctrines traditionnelles qu'il avait entreprise). Il est néanmoins vrai que tout ce que l'on trouve de généralement hostile à l'ésotérisme dans le «plan» actuel s'oppose par là même aux organisations occidentales qui portent encore cette possibilité, serait-ce même avec les limitations et les insuffisances indiquées par Guénon; il faut en outre tenir compte du fait qu'une insistance excessive dans cette direction aurait correspondu à trahir une discordance, trop facile à relever par les victimes éventuelles, avec le pseudo-ésotérisme promu à travers les travaux de M. Clavelle. Ceci ne signifie pas, en tout cas, qu'un livre comme Histoires et Portraits de Rose-Croix, par exemple, ne porte pas une lourde part de responsabilité dans l'hostilité vouée aux formes ésotériques traditionnelles occidentales.
  12. Le fait de savoir que la détention des photographies familiales qui illustrent la reprise de cet article est d'origine fort douteuse pourra peut-être mieux aider les lecteurs à jauger la nature des «influences» qui sont à l'oeuvre derrière ce «plan» (il serait également utile, en vue de faire apparaître d'intéressantes connivences, de suivre les canaux empruntés depuis la source abusive, que nous connaissons, jusqu'aux éditions milanaises). Il s'est passé la même chose pour les lettres de René Guénon qui constituent aujourd'hui l'appendice du livre de De Giorgio (voir les numéros 65 et 70 de la Rivista di Studi Tradizionali), et dont l'éditeur pourrait ne pas avoir été au courant; mais l'invitation faite à la fin de la présentation de l'article, et selon laquelle «il serait souhaitable [!] que des chercheurs [!], peut-être au Caire, puissent parvenir à établir d'une façon sûre» les dates de naissance «officielles» des deux filles de R. Guénon, qui diffèrent de celles qui sont indiquées au verso de ces documents, ne véhicule-t-elle pas un relent d'action destinée à nuire à distance, qui porte un nom bien défini en termes traditionnels?
  13. Dans l'Introduction aux écrits d'Abdul-Hâdî on mettait aussi l'accent avec une attention particulière, non dénuée d'un certain sarcasme, sur l'adoption d'une tenue orientale par celui-ci. Indépendamment du fait que les inspirateurs du «plan» ont pris en considération les effets psychologiques «dissuasifs» recherchés par ce moyen, de même que l'évocation d'une composante de type «attrait pour l'exotisme», sur laquelle ils insistent moins que dans le cas de Guénon - peut-être parce qu'ils se rappellent les considérations que celui-ci a exprimées spécifiquement dans l'article «Cérémonialisme et esthétisme» (ch. XIII d'Initiation et Réalisation spirituelle) -, il semble qu'ils ne se rendent pas compte de la portée symbolique que revêtent aussi les formes d'habillement dans une civilisation vraiment traditionnelle, et, à l'opposé, de l'absence totale de cet aspect dans la civilisation occidentale actuelle.
    A l'inverse de ce que l'on pourrait penser si l'on ne s'en tenait qu'à un examen superficiel, ce n'est peut-être pas là l'ultime détail révélateur de la véritable nature de ce qui sous-tend la manoeuvre; l'esprit moderne (par là même antitraditionnel) ne s'est-il pas manifesté, par exemple, dans une campagne comme celle que Kemal Atatürk a conduite dans la première moitié du siècle contre l'usage du chapeau traditionnel en Turquie, ou, pour revenir plus près des façons de vivre occidentales, dans le laxisme par lequel les autorités religieuses ont plus récemment permis de remplacer l'habillement traditionnel du clergé catholique par des vêtements «civils», c'est-à-dire profanes?
  14. Quiconque pourrait penser que notre interprétation négative de la présentation d'une simple caricature de R. Guénon à cette occasion est excessive, n'a, pour se convaincre du contraire, qu'à relire une note révélatrice de G. Rocca située à la page XI de son Introduction aux écrits d'Abdul-Hâdî; elle lui permettra de se faire une idée du véritable sens que ces gens-là attribuent aux caricatures!
  15. Le dernier texte du deuxième volume de «Charis» est une courte Note irritée et chargée de susceptibilité blessée que le Directeur de ces éditions (dont les Notes sont évidemment la spécialité) adresse à J.-P. L. (J.-P. Laurant) du fait que ce dernier s'est permis de trouver, dans un compte rendu qu'il a fait du premier volume de «Charis» dans «Politica Hermetica», que «les notes et les commentaires, signés "Perlector", contiennent un trop grand nombre d'erreurs et de confusions».

    Rien de bien particulier en tout cela, à l'exception du titre que l'auteur a voulu donner à la Note même: «Correction fraternelle». La justesse du dicton populaire selon lequel «tout se découvre et tout se paie» ne se dément pas même à cette occasion.
  16. La Voie métaphysique et La Voie rationnelle.
  17. Nous employons nous-même aussi ce terme, auquel Perlector semble particulièrement attaché.
  18. Voici comment René Guénon s'exprime, à propos du «traditionalisme», dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XXXI, page 280 (collection nrf idées): «Ceux dont nous venons de parler sont ceux que l'on peut qualifier proprement de "traditionalistes", c'est-à-dire ceux qui ont seulement une sorte de tendance ou d'aspiration vers la tradition, sans aucune connaissance réelle de celle-ci; on peut mesurer par là toute la distance qui sépare l'esprit "traditionaliste" du véritable esprit traditionnel, qui implique au contraire essentiellement une telle connaissance, et qui ne fait en quelque sorte qu'un avec cette connaissance même. En somme, le "traditionaliste" n'est et ne peut être qu'un simple "chercheur", et c'est bien pourquoi il est toujours en danger de s'égarer, n'étant pas en possession des principes qui seuls lui donneraient une direction infaillible; et ce danger sera naturellement d'autant plus grand qu'il trouvera sur son chemin, comme autant d'embûches, toutes ces fausses idées suscitées par le pouvoir d'illusion qui a un intérêt capital à l'empêcher de parvenir au véritable terme de sa recherche. Il est évident, en effet, que ce pouvoir ne peut se maintenir et continuer à exercer son action qu'à la condition que toute restauration de l'idée traditionnelle soit rendue impossible [...] [souligné par nous]. Il est donc tout aussi important pour lui de faire dévier les recherches tendant vers la connaissance traditionnelle qui, d'autre part, sont celles qui, portant sur les origines et les causes réelles de la déviation moderne, seraient susceptibles de dévoiler quelque chose de sa propre nature et de ses moyens d'influence; il y a là, pour lui, deux nécessités en quelque sorte complémentaires l'une de l'autre, et qu'on pourrait même regarder, au fond, comme les deux aspects positif et négatif d'une même exigence fondamentale de sa domination».
    On remarquera que la deuxième partie de l'extrait contient in extenso les idées que nous avons essayé de résumer dans la partie introductive de notre étude, lorsque nous exposions les mobiles du «plan» dont nous allions examiner les manifestations chez l'éditeur milanais.
  19. Cet article parut dans les nos 203 et 204 (nov. et déc. 1936) des «Etudes Traditionnelles» et devint ensuite le ch. XXVI du Règne de la Quantité et les Signes des Temps sous le titre «La pseudo-initiation».
  20. Nous avouons que l'adoption d'une pareille devise, mise en relation avec l'action «répulsive» qui s'exerce à l'encontre de René Guénon dans le premier numéro de «Charis» (titre dont la signification, en grec, n'est rien moins que «grâce», ou «influence spirituelle»!), nous a irrésistiblement rappelé le titre d'un long article publié en février 1932 par Louis Bouillier (alias G. Mariani) dans la «R.I.S.S.» (Revue Internationale des Sociétés Secrètes). Le titre de cet article, écrit par l'auteur «en s'inspirant de notes du regretté [souligné par nous] Guillebert des Essarts» (d'après M.-F. James, Esotérisme et Christianisme autour de René Guénon, page 352) était «Les Poisons de l'Orient», et visait naturellement à frapper les doctrines que Guénon avait commencé à exposer dans ses premiers livres et dans différentes revues.
    Cette association d'idées, qui en l'état actuel des choses n'a pour nous d'autre valeur que celle d'une simple assonance, n'est pourtant pas dénuée d'une vraisemblance effective, si l'on se souvient du rôle d'«inspirateur» joué par le livre de Mme James pour ceux qui s'attachent à parachever patiemment le «plan». Ce n'est d'ailleurs pas là le seul indice qui nous fait penser depuis longtemps que derrière toutes ces choses se dissimule l'intention de faire revivre l'«esprit» de ce périodique de sinistre mémoire, dont la «section d'occultisme», démantelée par les impitoyables mises au point de Guénon, aurait interrompu ses activités en 1933 faute de... collaborateurs.
  21. Nous avons déjà souligné que les techniques de dissuasion antiguénonienne et antitraditionnelle appliquées dans ces écrits sont employées, depuis quelque temps déjà, non seulement dans les publications de l'éditeur milanais, mais aussi dans d'autres livres d'origines diverses, et cela nous a donné l'occasion de constater que la «campagne» dont ils sont les supports va bien au-delà de l'activité de cette maison d'édition, même si cette dernière semble les avoir adoptées avec plus d'ampleur et de systématisation. A vrai dire, si l'on tient compte de toutes les manifestations de cette façon de penser et de réagir qui apparaissent çà et là et portent la marque d'une inspiration commune, l'impression que l'on retire est celle de se trouver devant une véritable «psychose» qui semble avoir frappé certains milieux d'exotéristes exclusifs, lesquels recourent à tous les moyens possibles pour parer à une situation qu'ils doivent juger plutôt précaire. A cette fin, ils ne dédaignent même pas la presse hebdomadaire ni les moyens de diffusion télévisée: deux exemples éloquents, entre autres, sont constitués l'un par un compte rendu de la traduction italienne de l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues fait par Sergio Noja et paru le 18 février 1990 dans le «Giornale» de Milan, et l'autre par une émission-enquête de la télévision consacrée à certains personnages français et anglais plus ou moins connus et devenus musulmans, «passée sur les ondes» du réseau français «la Cinq» le 19 janvier 1990 et présentée à l'avance dans le journal «Le Monde». Dans les deux cas l'emploi des techniques «de dissuasion» dont nous sommes en train de parler est patent, même si, naturellement, ce sont les aspects les plus grossiers que l'on souligne, comme il convient lorsqu'on s'adresse au grand public auquel pareilles initiatives sont destinées. (Pour ce qui concerne Sergio Noja, nous lui ferons seulement remarquer qu'il serait opportun, avant de parler d'un livre comme celui dont il a la prétention de rendre compte, tout au moins de le lire, et ensuite d'éviter de se servir de petits subterfuges d'intimidation, qui sont indignes [ou non?] de quelqu'un qui est titulaire d'une importante chaire d'université...).
    En tout cas, ce qui nous étonne, c'est que les milieux que nous envisageons puissent imputer la situation à laquelle ils se trouvent devoir faire face à une diffusion plus ou moins grande de l'oeuvre de René Guénon (cette attitude nous paraît ne laisser aucun doute, compte tenu des moyens déployés pour y faire contrepoids). Cela avant tout parce que l'oeuvre de Guénon ne s'adresse certes pas à la «masse» (qui représente ce qui semble les intéresser), et ensuite parce que les «conversions» sont la dernière chose à laquelle elle puisse légitimement conduire. Or, pour s'en rendre compte, il faudrait avoir lu et compris l'oeuvre de Guénon, et ce n'est certainement pas le cas des collaborateurs de l'éditeur milanais, ni, encore moins, celui de... Sergio Noja!
  22. Cette distinction fondamentale est cependant celle qui est admise tout au moins formellement par certains protagonistes du projet; ce fait est attesté par certaines considérations éparses çà et là dans les différents textes, et naturellement, surtout en ce qui concerne le recueil des articles de M. Clavelle. Cela démontre que la confusion entre les deux concepts, chaque fois qu'elle se produit, est tout à fait consciente, et par conséquent expressément voulue.
  23. L'un des textes qui se prête particulièrement à engendrer ce type de réactions est celui de P. Vulliaud que nous avons déjà signalé à plusieurs reprises et qui s'intitule Histoire et Portraits de Rose-Croix; dans ce livre, la confusion entre ésotérisme et pseudo-ésotérisme, presque toujours présente dans les productions de cet auteur, est poussée à un degré extrême.
    D'ailleurs, la technique de «dissuasion» et l'organisation générale du «plan» se conjuguent particulièrement bien dans ce cas; une partie de l'un des chapitres de cette acide publication posthume est, naturellement, consacrée à la question de l'«Ordre du Temple rénové», et l'on ne manque pas de le faire remarquer dans la présentation des pages de couverture, même s'il ne s'agit que de deux pages sur 230. Cette dernière remarque pourra peut-être retenir l'attention des «chercheurs de preuves»...?
  24. Extrait de l'Introduction du recueil des écrits de J. Reyor intitulé Pour un aboutissement de l'oeuvre de René Guénon, page X.
  25. D'après la traduction italienne de Ciuangzé: Acque d'Autunno, page 33, Laterza Editore (Bari), 1949. Cf. également Les Pères du système taoïste, par Léon Wieger, Société d'Edition «Les Belles Lettres»; Tchoang-tzeu, chap. 1 A,B; p. 209.
«CHARIS, ARCHIVES DE L'UNICORNE»

Pour conclure cette étude, dont les proportions peuvent paraître déjà excessives, mais qu'il nous a semblé nécessaire de développer pour donner une idée des propres dimensions et ramifications de l'action antitraditionnelle que nous entendions dénoncer, il nous reste à examiner la dernière publication à laquelle nous avons fait allusion au début de la première partie: le périodique «Charis» Archives de l'Unicorne; au moment où nous nous apprêtions à parler du «plan» qui constitue le sujet principal de notre travail , un seul numéro de cette revue avait paru et un deuxième s'y était ajouté au cours de l'année 1990.

Les textes qui composent le premier numéro traitent de sujets divers, mais qui, tous, sont en rapport plus ou moins direct avec la tradition, de sorte que, si l'on s'en tenait à un examen superficiel, on pourrait dire que cette revue (qu'avaient précédée par intermittence les «Cahiers de l'Unicorne» chez le même editeur) s'insère dans cette série, désormais assez fournie, de publications qui, aussi bien en France qu'en Italie et suivant des intentions et fortunes diverses, cherchent à développer des concepts tirés de l'oeuvre de René Guénon. Or il en va bien autrement et ici, comme on l'imagine facilement, c'est la publication tout entière qui est organisée de façon à servir les desseins du «plan»; en effet, si certains des textes qu'elle contient font à l'évidence office de «remplissage» en la matière, c'est aux autres, parmi lesquels ils sont insérés, qu'est dévolue la tâche d'attaquer, toujours indirectement, et tout comme dans les livres dont nous avons déjà rendu compte, tantôt la «personnalité» de Guénon, tantôt certaines des conceptions exprimées dans son oeuvre, ou bien leurs conséquences.

Nous ne nous intéresserons naturellement ici qu'aux textes de cette dernière catégorie, en soulignant simplement, s'agissant des premiers, que, même en ce qui les concerne, ils semblent ne pas avoir été choisis «au hasard», car ils sont bien souvent d'un caractère ambigu, en ce sens que, lorsque les concepts qu'ils développent se réfèrent exclusivement à la tradition, et spécialement au symbolisme, ils sont traités d'un point de vue exclusivement «exotérique», et lorsqu'ils paraissent s'engager un peu plus profondément sous cette écorce, ce n'est seulement qu'en apparence, car ils le font toujours en mode uniquement «psychologique» (1); cela contribue, pour la part représentée, à donner de l'ensemble de la revue, même dans ses aspects les moins contestables du point de vue particulier où nous nous plaçons présentement pour l'examiner, une impression de vague et en quelque sorte de «nébuleux», qui, même si elle n'est pas expressément voulue, est certainement bien utile aux fins que se propose ce périodique.

L'article par lequel débute le premier numéro est intitulé «Du De Occulta Philosophia à l'occultisme du XIXème siècle» et il est rédigé par F. Secret, «directeur d'études [...] pour l'histoire de l'ésotérisme chrétien» à «la Vème Section de l'Ecole pratique des Hautes Études (Sciences religieuses) à la Sorbonne» (2).

Cette étude, qui n'est pas récente (car elle correspond à la reprise d'un travail paru pour la première fois en 1973 dans la «Revue de l'Histoire des Religions»), porte un titre qui semblerait suggérer qu'il s'agit d'un examen des origines du terme «occultisme» à travers un parcours historique qui pourrait ne pas être dénué d'intérêt; en réalité il s'agit d'une tentative très élaborée destinée à jeter le trouble sur le concept même d'«ésotérisme». Il suffira de reprendre quelques-unes de ses phrases initiales pour s'en rendre compte: «"C'est par un grave abus de langage, lit-on à l'article 'Esotérisme' de l'Encyclopaedia Universalis, que les mots 'ésotérisme' et 'occultisme' se trouvent si volontiers confondus de nos jours. 'Occultisme' est un néologisme forgé au début du XIXème siècle par Eliphas Lévi..." [Cet article de l'Encyclopaedia universalis est rédigé par Serge Hutin, écrivain qui ne manque pas d'inclure dans ses travaux quelques concepts tirés de l'oeuvre de Guénon]. En fait, ésotérisme est un néologisme aussi, d'ailleurs contemporain de l'autre [souligné par nous]». Et, ensuite, tout au long de 25 grandes pages, remplies de références littéraires dont un très grand nombre en latin (sans traduction française), c'est une cavalcade de termes, soi-disant équivalents: cabale, arcane, secret, sacrement, hiéroglyphe, discipline de l'arcane, sciences occultes, etc., au bout de laquelle on serait censé avoir «scientifiquement» mis en lumière la valeur conceptuelle des mots «occultisme» et «ésotérisme» «dont H. Corbin a noté encore dernièrement que leur emploi éveille "des réticences, voire de l'irritation chez nombre de gens sérieux"»! Et tout cela, en outre, parce qu'«avec ces néologismes c'est la même nuit où tous les chats sont gris, "où s'unifient par l'intérieur toutes les doctrines traditionnelles" [d'après: L'Esotérisme de Luc Benoist (Paris, 1963, p.9) autre auteur qui n'est pas indifférent aux éclaircissements apportés par René Guénon en la matière] et où d'ailleurs "la tradition au sens précis du mot est la transmission innée et immanente de principes d'ordre universel" [ibidem, p.15]».

Le sarcasme dissimulé sous ces extraits soigneusement choisis suivant la tactique du coup qui frappe par «ricochet» que nous avons déjà décrite dans les parties précédentes, et qui exploite à l'occasion les limitations du langage ou les approximations enthousiastes des auteurs cités, est une marque qui devrait aussitôt faire comprendre au lecteur avisé que c'est peine perdue que de vouloir trouver dans l'amas des subtilités insinuantes et érudites qui suivent la plus infime trace d'honnêteté dans la «recherche»; et, de fait, quiconque croirait pouvoir aboutir à de plus amples lumières sur le concept d'ésotérisme à l'issue de ce long enchevêtrement d'extraits, de rappels et de renvois d'un auteur de la Renaissance à un autre, éprouverait une amère déception. La réalité, c'est que ces pages, loin de vouloir apporter des éclaircissements sur cette idée, ont été écrites à l'intention de lecteurs que l'on veut maintenir bien à l'écart de ce concept, et en vue de les dissuader d'approfondir quoi que ce soit. S'il n'en était pas ainsi, pourquoi aurait-on choisi des citations d'auteurs occidentaux datant d'une époque où les idées de ce genre étaient devenues irrémédiablement confuses, et où les résidus des conceptions traditionnelles profondes étaient inextricablement mêlés à ce qui subsistait, presque à l'état de superstition, de sciences médiévales comme l'alchimie, l'astrologie et la magie?

Si l'on avait vraiment voulu éclaircir, en partant de sources également occidentales, ce qu'est le véritable ésotérisme, qui ne fait qu'un avec la pure intellectualité, et le différencier de l'occultisme, qui n'en est qu'une contrefaçon récente, il aurait suffi d'en rechercher les traces là où elles sont réellement; chez Saint Paul, par exemple: «Depuis la création du monde, les invisibles perfections de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, apparaissent visibles à l'esprit, par ses oeuvres» (Epître aux Romains, I, 20); chez Saint Maxime le Confesseur, qui, dans son commentaire du passage précédent, affirme: «Et si, comme il est écrit, les choses invisibles sont vues au moyen des choses visibles, encore plus justement les choses visibles seront-elles comprises au moyen des invisibles, par ceux qui s'élèvent à la contemplation spirituelle. En effet la contemplation symbolique des choses intelligibles par les visibles est une science spirituelle et une conception des choses visibles au moyen des invisibles [souligné par nous]. De fait il faut que les choses susceptibles de se signifier mutuellement aient des significations réciproques tout à fait vraies et évidentes, et une relation intacte entre elles» (Mystagogia, ch. II). Ou bien chez Jean Scot Erigène, qui s'exprime ainsi: «Theophaniae autem sunt omnes creaturae visibiles et invisibiles, per quas Deus et in quibus saepe apparuit, et apparet, et appariturus est» (Commentarius in S. Evangelium secundum Johannem, Patrologia Latina, 122, col.302), et aussi: «Sensu corporeo formas ac pulchritudinem rerum percipe sensibilium et in eis intelliges Deum Verbum, et in iis omnibus nihil aliud tibi veritas declarabit praeter ipsum, qui fecit omnia, extra quam nihil contemplaturus esse; quia ipse est omnia» (Homilia in Prologum sancti Evangelii secundum Johannem, Patrologia Latina, 1232, col.289) (3).

Mais c'est surtout dans ce passage de Hugues de Saint-Victor (1096-1141) qu'on aurait pu trouver une représentation claire de ce sur quoi M. Secret tente de toutes ses forces de jeter un voile d'obscurité: «Tout ce monde sensible est en effet comme un livre écrit par les mains de Dieu, c'est-à-dire créé par la puissance divine, et les créatures particulières sont comme des images, non pas arbitrairement inventées par l'homme, mais instituées par la volonté de Dieu pour manifester et indiquer Son savoir invisible. Mais tout comme un analphabète, quand il voit un livre ouvert, aperçoit les signes, mais n'en saisit pas le sens, ainsi le sot et l'"homme animal" qui "ne saisit pas les choses divines" (Corinthiens, 2, 14) voit dans ces créatures visibles l'aspect extérieur, mais n'en saisit pas intérieurement la signification. L'homme spirituel, au contraire, est capable d'évaluer toutes les choses, et, tout en considérant extérieurement la beauté de l'oeuvre, intérieurement il saisit combien la sagesse du Créateur est merveilleuse. C'est pourquoi il n'existe personne à qui les oeuvres de Dieu n'apparaissent pas merveilleuses, mais alors que l'ignorant n'admire en elles que l'aspect extérieur, le sage, au contraire, perçoit à partir de ce qu'il voit à l'extérieur l'idée profonde de la science divine» (I tre giorni della mirabile luce, IV) [souligné par nous] (4).

Dans le même ordre d'idées, mais sous un angle moins «théorique», il est encore intéressant de reprendre «le témoignage de S. Clément d'Alexandrie, qui, après avoir fait remarquer que la "gnose" est proprement la "connaissance intégrale du réel" spécifie que la gnose donne cette connaissance parce que "son autorité est l'autorité même du Christ" et qu'elle "est seulement pour des hommes élus admis par la foi à la gnose"» et que «En outre, une indication significative de la nature des rapports initiatiques entre Maître et disciple, qu'on trouve normalement dans presque toutes les voies initiatiques, nous est offerte par Denys l'Aréopagite; dans son oeuvre sur les Hiérarchies incorporelles et corporelles on peut lire en effet: "Lorsqu'un homme est embrasé par l'amour des réalités qui ne sont pas de ce monde, et est saisi par le désir d'en recevoir sa part, tout d'abord il approche l'un des initiés et le prie de le conduire auprès du Grand Prêtre (Hierarchès) afin de lui promettre totale obéissance et de remettre entre ses mains sa propre vie"» (in: «Aspetti della funzione dell'esoterismo nella Cristianità» par U. Zalino, Rivista di Studi Tradizionali, n° 25, oct.-déc. 1967, page 193).

Et, d'ailleurs, comment se place M. Secret par rapport à l'avertissement évangélique «Regnum coelorum intra vos est»?

Mais si la bonne foi y avait concouru, un travail comme celui qui a été entrepris par F. Secret et fait sien par «Charis» était-il vraiment nécessaire? C'est comme si ces derniers avaient volontairement «oublié» ce que René Guénon écrivait en 1921 dans le chapitre IX, IIe partie, de l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, intitulé - justement - «Esotérisme et exotérisme»: «Nous avons signalé occasionnellement [...] la distinction, d'ailleurs assez généralement connue, qui existait, dans certaines écoles philosophiques de la Grèce antique, sinon en toutes, c'est-à-dire entre deux aspects d'une même doctrine, l'un plus intérieur et l'autre plus extérieur: c'est là toute la signification littérale de ces deux termes». [...] «On pourrait sans doute, mais dans une acception beaucoup plus large, envisager un ésotérisme et un exotérisme dans une doctrine quelconque, en tant qu'on y distingue la conception et l'expression, la première étant tout intérieure, tandis que la seconde n'en est que l'extériorisation; on peut ainsi, à la rigueur, mais en s'écartant du sens habituel, dire que la conception représente l'ésotérisme, et l'expression l'exotérisme, et cela d'une façon nécessaire, qui résulte de la nature même des choses. A l'entendre de cette manière, il y a particulièrement dans toute doctrine métaphysique quelque chose qui sera toujours ésotérique, et c'est la part d'inexprimable que comporte essentiellement [...] toute conception vraiment métaphysique; c'est là quelque chose que chacun ne peut concevoir que par lui-même, avec l'aide des mots et des symboles qui servent simplement de point d'appui à sa conception, et sa compréhension de la doctrine sera plus ou moins complète et profonde suivant la mesure où il le concevra effectivement. Même dans des doctrines d'un autre ordre, dont la portée ne s'étend pas jusqu'à ce qui est vraiment et absolument inexprimable, et qui est le «mystère» au sens étymologique du mot, il n'en est pas moins certain que l'expression n'est jamais complètement adéquate à la conception, de sorte que, dans une proportion bien moindre, il s'y produit encore quelque chose d'analogue: celui qui comprend véritablement est toujours celui qui sait voir plus loin que les mots, et l'on pourrait dire que l'"esprit" d'une doctrine quelconque est de nature ésotérique, tandis que sa "lettre" est de nature exotérique. Ceci serait notamment applicable à tous les textes traditionnels, qui offrent d'ailleurs le plus souvent une pluralité de sens plus ou moins profonds, correspondant à autant de points de vue différents; mais, au lieu de chercher à pénétrer ce sens, on préfère communément se livrer à de futiles recherches d'exégèse et de "critique des textes", suivant les méthodes laborieusement instituées par l'érudition la plus moderne; et ce travail, si fastidieux qu'il soit et quelque patience qu'il exige, est beaucoup plus facile que l'autre, car il est du moins à la portée de toutes les intelligences» [les passages soulignés l'ont été par nous].

Nous devrions ici nous excuser pour la longueur de cette citation, mais ce serait là un comportement de pharisien; le sujet étant d'une importance fondamentale pour les études traditionnelles (5), nous avons expressément tenu à opposer aux 25 pages de contorsions dialectiques de M. Secret à ce sujet au moins une page de clarté cristalline; les lecteurs pourront juger d'eux-mêmes à partir de ce texte de Guénon (et encore ne s'agit-il que de quelques phrases tirées d'une oeuvre qui est elle-même tout entière une application du point de vue ésotérique à toute chose) si «avec ce néologisme» qui remonte... à l'ancienne Grèce, «c'est la même nuit où tous les chats sont gris», cela à condition, bien sûr, que celui qui l'utilise ait compétence pour ce faire et n'aille pas dissimuler ses véritables intentions derrière de faux buts.

Accessoirement, en outre, le dernier passage que nous avons souligné décrit de façon incisive le procédés qu'adopte M. Secret pour aborder le sujet et constitue une étincelante définition de l'«envergure intellectuelle» de cet interprète de la «culture» occidentale.

Dans le premier numéro de cette singulière revue, presque rien n'est laissé de côté pour tenter de nuire à la figure de Guénon et de mettre en doute son autorité traditionnelle aux yeux des lecteurs qui ne disposent pas de beaucoup d'éléments; ce fait est attesté par l'article «Les disciples de l'Emir Abd El-Kader», inséré dans la rubrique «Recherches». Dans cet article, conçu selon cet esprit extérieur et verbaliste dont nous avons vu qu'il lui est particulier, G. Rocca, déjà détracteur déclaré d'Abdul-Hâdî/Aguéli dans le livre consacré à ce dernier, aborde le sujet de l'activité de l'Emir Abd el-Kader à Damas et de ses rapports avec certains de ses disciples. Inséré parmi quelques travaux de simple érudition, ou d'information (6), cet article semblerait à premiere vue n'avoir aucun but bien défini (sinon l'étalage gratuit d'une banale érudition) et ne pas être destiné aux lecteurs de cette revue; or, voilà qu'à un certain moment on découvre qu'«assistaient aux leçons de l'Emir les meilleurs d'entre ses disciples: le shaykh Muhammad at-Tantâwî, le shaykh Muhammad at-Tayyib et le shaikh ‘Abd ar-Razzâq al-Baytâr» et que «Se joignaient à eux le shaykh Muhammad al-Khânî et le shaykh ‘Abd ar-Rahmân ‘Ilyash (...)». Si l'on se souvient que ce dernier n'est autre que celui à qui R. Guénon dédicaça son Symbolisme de la Croix, le désignant par son nom selon une transcription à peine différente, Esh-Sheikh Abder-Rahman Elish El-Kebir, on comprendra mieux le jeu de M. Rocca, qui a consacré huit bonnes pages de ce numéro à insinuer sournoisement que celui-ci aurait eu un... rôle secondaire.

C'est là un procédé qui est au diapason de la campagne de dénigrement dans laquelle s'insère aussi ce petit élément, procédé franchement ridicule si l'on est au courant du fait que «le Sheikh Elish fut un ami intime de l'Emir Abd el-Kader» et que «ce fut le Sheikh Elish lui-même qui lava le corps de l'Emir et l'ensevelit près du tombeau de Muhyiddin ibn Arabi». Et puisque ce renseignement est contenu dans une lettre du 29.7.1907 d'Abdul-Hâdî/Aguéli à Mme Huot, reproduite dans Ivan Aguéli, Människan, mistikern, målaren d'Axel Gauffin, ouvrage dont M. Rocca ne peut manquer d'avoir fort bonne connaissance puisque, comme nous l'avons vu, il s'en est justement servi pour dénigrer également Abdul-Hâdî, cela démontre que la bonne foi (comme nous le soupçonnions déjà d'ailleurs) ne représente certes pas chez lui non plus l'une des qualités les plus éclatantes... (7).

Un article particulièrement significatif à notre point de vue, et qui est placé tout de suite après, est celui de Giovanni Lanternari; il s'intitule «Le sens d'Islam» et examine, quoique sommairement, le terme Islam dans sa signification linguistique. C'est un article relativement court, mais il est le plus révélateur de ce numéro (qui est d'ailleurs lui-même représentatif du genre d'effort déployé par l'équipe milanaise) car il laisse entrevoir avec plus d'immédiateté que les autres articles les mobiles «idéologiques» du «plan», ou peut-être serait-il plus pertinent de dire les craintes qui sont à l'origine de son projet et de sa réalisation.

Le terme arabe est interprété tout d'abord correctement dans son sens de «soumission à la volonté divine», mais on s'aperçoit rapidement que l'examen de cette signification n'est autre qu'un prétexte pour lancer un avertissement, mi-inquiet mi-méprisant, à tous ceux qui, en Occident, pourraient être amenés à embrasser une tradition qui ne soit pas spécifiquement celle de la majorité des individus appartenant à cette aire géographique. «En effet - dit M. Lanternari - l'"islam" comporte l'acceptation sereine et virile de son propre destin, avec toutes les conditions existentielles qu'il implique: tel lieu, telle époque, tel milieu, telle religion [souligné par nous], tel sexe [?] etc. C'est précisément dans ces conditions, et non d'autres, que telle ou telle personne est appelée à vivre, à agir et à se réaliser» (ce dernier terme étant évidemment entendu dans son acception courante et «vulgaire»). Or, derrière ces affirmations qui peuvent se justifier d'un certain point de vue si l'on se borne à leur portée «sociale», on peut déceler plusieurs malentendus dont on n'arrive pas à bien comprendre s'il faut les attribuer à une pure incompréhension des données du problème, ou bien plutôt à l'arrière-pensée de fausser celles-ci en vue de faire prévaloir une thèse préconçue dont la raison d'être réside dans une mentalité «bornée au point de vue de l'exotérisme le plus exclusif» (8).

Tout d'abord, l'auteur de l'article dit, immédiatement avant le passage que nous avons cité et au sujet de la doctrine synthétiquement renfermée dans le terme même d'islam: «il semble que, hors des sociétés authentiquement traditionnelles, rares sont les hommes capables d'en tirer toutes les conséquences et de vivre et d'agir d'une façon cohérente avec celle-ci». Ici, il semble que l'auteur ne s'aperçoive pas qu'il tombe déjà dans une contradiction manifeste: il est en effet évident que, «hors des sociétés authentiquement traditionnelles», le concept de «conformité au "dharma"», que M. Lanternari fait correspondre à islam, ne peut pas diriger la vie des hommes, du fait même que c'est son absence qui engendre une société non traditionnelle; son affirmation est donc une tautologie pure et simple. Mais ce qui est curieux, c'est qu'il parle d'hommes vivant dans l'Occident moderne; accepterait-il donc l'idée que cette aire géographique soit privée de toute norme traditionnelle? Nous ne le croyons guère, et d'ailleurs il parlera ensuite de la «spiritualité de l'Occident», en laquelle ceux qui ont fui l'Occident pour chercher en Orient les «catégories» pour en juger, «chercheront vainement ce qu'ils n'y trouveront jamais».

Ces mots sembleraient donc plutôt suggérer que la «spiritualité de l'Occident» serait, du moins dans la pensée de l'auteur de l'article, d'un genre particulier, qu'on pourrait qualifier de «non traditionnel»; et il semblerait que ce soit bien là la véritable pensée de M. Lanternari, bien qu'il ne l'exprime pas clairement (9), puisqu'il impute aux «enfants de la Tradition» la responsabilité de la «fuite» qu'il stigmatise, dissociant donc clairement ladite Tradition de ce qu'il nomme la «spiritualité de l'Occident». Pour l'instant nous n'approfondirons pas ce sujet, qui déborde le cadre que nous nous sommes fixé pour notre examen, et qui méritera d'être etudié plus aisément dans un article spécifique; mais ce que nous retiendrons, c'est que, en s'exprimant de cette manière, ce que l'on cherche à atteindre, c'est sans nul doute l'exposition que René Guénon a faite des principes traditionnels, et c'est d'ailleurs de celui-ci que l'auteur parle expressément à la fin du texte et d'une façon si venimeuse (et fautive) qu'elle trahit avec la même évidence le fait que cette polémique posthume, mais concordante avec d'autres attaques qui furent déclenchées contre lui toute sa vie durant, a été montée essentiellement à son encontre.

Cet article nous donne aussi l'occasion de signaler incidemment l'exacte ressemblance des considérations que l'on y trouve, assez nettement exprimées en définitive, avec les argumentations sournoises et tortueuses qui constituaient l'Introduction de G. Rocca aux textes d'Abdul-Hâdî. En réponse à nos deux articles précédents, la maison d'édition milanaise publia une courte Note dans son dernier catalogue; après quelques insinuations qui ne nous touchent ni peu ni prou, car nos propres réflexions se basent exclusivement sur les textes qu'elle a édités (et non sur des renseignements «privés» dont la nature et les origines sont des plus douteuses), elle soutient que «quant aux introductions et aux notes, elles sont évidemment accessoires et le lecteur peut les partager ou les refuser, suivant ses convictions».

Nous admirons l'aisance avec laquelle cet éditeur «se déleste» du travail de ses collaborateurs quand celui-ci risque d'être trop compromettant pour lui; pour notre part (nous n'avons jamais cru au progrès...), nous en étions resté, pour ce qui concerne les introductions et les notes. à l'idée qu'elles sont destinées à aider le lecteur à interpréter correctement, ou du moins d'une certaine façon (comme c'est le cas ici), les textes qu'il va trouver dans le livre et nous pensions que l'éditeur ne pouvait pas dissocier sa responsabilité de ce travail de... pilotage. Sauf, et ceci a déjà eu lieu (on a vu, par exemple, le cas de Mgr. Jouin et de la R.I.S.S.), si le responsable d'une entreprise éditoriale s'aperçoit avoir été trompé par le travail de ses collaborateurs eux-mêmes, travail qui aurait fait prévaloir à son insu, et partant de la tribune offerte par sa maison d'édition, une orientation idéologique différente de la sienne. Mais, malheureusement pour l'éditeur milanais, la concordance que nous avons découverte entre les deux textes en question semble exclure cette éventualité.

Pour en revenir au sujet qui concerne Abdul-Hâdî et ses écrits, sujet qui semble être le seul qui tienne à coeur à cet éditeur dans sa récente réponse, alors que, s'il le voulait, il pourrait se préoccuper de beaucoup d'autres (au moins autant que ceux que nous avons abordés...), nous ferons encore une autre remarque, que nous n'avions pas jugée a propos lors de notre premier travail d'il y a un an. Lorsque, dans sa Note polémique adressée à la Rivista di Studi Tradizionali, il faisait observer que celle-ci avait «jugé plus opportun de ne donner en traduction italienne qu'un tiers de l'article "Pages dédiées à Mercure", il introduisait le sujet en disant, comme on s'en souviendra, que «seuls les textes parus dans La Gnose sont originaux et intégraux à proprement parler, car les rééditions ultérieures [...] ont toutes subi des amputations [...] visant à les présenter comme irréprochables à tous points de vue». Or, dire que quelqu'un (peu importe qui) a cherché à présenter comme irréprochables à tous points de vue l'oeuvre d'un auteur implique, en toute logique, qu'au moins une partie des écrits de cet auteur sont irréprochables; mais puisque ce concept n'était nullement pris en considération dans l'Introduction s'agissant des écrits d'Abdul-Hâdî, on peut affirmer en toute tranquillité que celle-ci était conçue de mauvaise foi; et le fait que ce soit le Directeur des éditions milanaises en personne qui ait signé la Note indique encore une fois que l'hypothèse que nous venons d'émettre sur la possibilité de sa non-implication dans le «plan» est à exclure. Et cela, nous semble-t-il, lui ferme définitivement la voie de la... retraite.

Une autre tentative visant à amalgamer ésotérisme et occultisme, en jetant le trouble dans l'esprit des lecteurs actuels sur ces deux concepts, est constituée par un impressionnant passage en revue (de 65 pages!), numéro par numéro, et comportant un grand nombre d'extraits, des trois premières années (1890-1893) du périodique «Le Voile d'Isis», instrument de l'occultisme à ses origines, et naturellement on ne manque pas d'introduire le nom de Guénon au cours de cet étrange inventaire posthume.

Après tout ce que nous avons déjà dit sur les détestables procédés utilisés pour tenter de porter préjudice à la figure de René Guénon en recourant à des choses qui sont aux antipodes de la doctrine traditionnelle qu'il a présentée en Occident, il semble inutile d'y insister encore en détail. Nous voudrions seulement que les responsables de cette entreprise d'exhumation, dans le sens véritablement nécrologique du terme, réfléchissent au moins à une chose, s'ils en sont capables: l'exhumation de ces théories du néo-spiritualisme, désuètes et intoxicantes, les remet fatalement en circulation, et pour peu que certains aient le courage et la patience d'en prendre connaissance sous cette nouvelle forme maquillée de «scientificité» historique, elles ne manqueront pas de déséquilibrer ensuite la mentalité générale; en agissant de la sorte, les promoteurs de cette entreprise sont en train de faire «à rebours» le pénible et difficile travail qu'avait accompli Guénon, surtout à ses débuts, et après le passage de qui la plupart de ces folies avaient été «éradiquées»; voir les choses sous cet éclairage ne les incitera-t-il pas à réfléchir au fait que celui contre lequel, quarante ans après sa mort, ils continuent à lancer des attaques comme s'il était le pire ennemi de la cause qu'ils s'imaginent savoir défendre, aurait pu en être l'auxiliaire le plus formidable si seulement ils en avaient accepté les suggestions, et ne les conduira-t-il pas à se rendre compte qu'en avoir repoussé la main tendue ne peut que les livrer toujours davantage entre celles de l'«adversaire» (10)?

Le n° 1 de «Charis» s'achève sur un texte où la technique de «démythification» de la figure de René Guénon est utilisée de la façon la plus manifeste. Sous le titre général de «Rappels» et celui plus spécifique de «Il y a 50 ans: René Guénon "retrouvé" au Caire», est présentée la reproduction d'un article publié en juillet 1938 par le «Journal de Paris», qui, le reprenant du quotidien «L'Intransigeant», plaçait à la une la nouvelle de la «découverte» de Guénon en Egypte (après son départ de Paris en février 1930). Si nous affirmons que la technique psychologique adoptée dans ces publications particulières apparaît appliquée ici de la façon la plus flagrante, c'est pour plusieurs raisons; la première, c'est que l'actuel présentateur termine son introduction «banalisante» par les mots que voici: «Nous reproduisons l'article intégralement moins pour la curiosité que pour la documentation, quoique de peu de poids. Lui aussi avait contribué, peut-être dans une proportion minime, à la création du mythe de René Guénon» [souligné par nous]; et cela suffirait à expliquer la raison pour laquelle on l'a exhumé.

Cet article, en outre, loin d'être favorable à Guénon, est rédigé en termes subtilement dépréciatifs, qui au surplus s'accordent parfaitement avec les buts que le «plan» actuel se propose (ce n'est pas pour rien que cet article jouit d'une certaine mise en relief à la page 304 du désormais «classique» Esotérisme et Christianisme autour de René Guénon de M.-F. James). Nous pensons que le meilleur antidote à sa malignité intrinsèque réside dans les termes mêmes par lesquels Guénon en fit le commentaire dans une de ses lettres datée du Caire, le 11 octobre 1938: «Je n'ai pas vu l'article des "Nouvelles Littéraires" auquel vous faites allusion, mais je me doute assez de ce que cela peut être, si j'en juge par un autre qui a paru dans l'"Intransigeant", et qui n'est qu'un tissu de faussetés et de perfidies; que penser d'un individu qui prétend m'avoir rencontré, alors que j'ignorais même son existence avant de voir l'article en question? Je ne sais d'ailleurs ce qu'il serait possible de faire pour empêcher les chiens d'aboyer, je veux dire les journalistes de débiter des mensonges et de se mêler de choses qui ne regardent en aucune façon ni eux ni le public!».

Et pour finir, le tout est accompagné d'une documentation photographique qui rentre pour une part importante dans les techniques du «plan»; à ce propos, il nous paraît opportun d'expliquer en quelques mots ce que nous entendons par là, car ici encore nous touchons à un point sensible de la mentalité de ceux qui se dissimulent derrière cette manoeuvre et aux raisons qui l'ont déclenchée.

Ce que l'on cherche à éviter, c'est que le lecteur de l'oeuvre de René Guénon qui, à travers elle, a pris conscience de l'insuffisance d'un simple exotérisme pour atteindre les résultats intellectuels qu'elle présente comme possibles dans certaines conditions, parmi lesquelles tout d'abord l'obtention de l'initiation, ne puisse orienter sa recherche vers des formes traditionnelles d'origine orientale, aptes, à la différence de ce qui se passe pour ce qui subsiste encore de traditionnel en Occident (11), à la conférer pour ce qui relève de leur aspect intérieur.

Il est évident que le passage à une tradition de ce type (complète sous ses deux aspects ésotérique et exotérique), passage qui ne se justifie que s'il obéit à une nécessité du premier ordre, implique cependant aussi l'adoption complète et rigoureuse, en quelque sorte «préventive», des formes du deuxième, et cette adoption ne pourra se faire sans autant de modifications profondes des attitudes et des comportements plus ou moins enracinés dans l'être qui se trouve dans ces conditions. C'est alors qu'il rencontrera les premières difficultés «vitales» d'assimilation qu'aggraveront les réactions du milieu qui ne manquent presque jamais de se produire dans des cas semblables; et c'est ici que le «plan» produit son effort le plus «ciblé» (de même que le plus apparent) car il tend à accroître ces difficultés par association en quelque sorte consciente avec la nature desdites réactions. La documentation photographique de cet article est des plus significatives à ce propos; c'est en effet avec une insistance particulière que l'on souligne l'habillement oriental de René Guénon dans la dernière période de sa vie, passée en Egypte, et ce que l'on juge encore plus efficace dans le sens spécial que nous avons indiqué, c'est en outre de faire grand étalage de photos familiales qui représentent de même la femme et les filles de Guénon, et à des âges différents (12).

Inutile d'ajouter que tout cela est conçu de façon à renforcer, du moins dans les intentions des inspirateurs de ce pitoyable éditorial, l'effet psychologique de l'article que l'on a, de cette façon, voulu illustrer «visuellement», la technique de sa rédaction étant elle aussi du même genre, c'est-à-dire destinée à atteindre, chez le lecteur et plus que toute autre chose, les sentiments et les réactions dues à son atavisme «d'Occidental» (13). C'est en se sens spécial que nous avions parlé au début d'une action «de dissuasion»; et, de ce même point de vue, on admettra que la caricature du visage de René Guénon qui apparaît en début d'article est l'emblème repoussant, et en quelque sorte la cristallisation, des intentions déformatrices qui sous-tendent le «plan» tout entier (14).

Le n° 2 de «Charis» présente les mêmes caractéristiques que le n° 1; mais cette fois on y trouve beaucoup plus de «remplissages» qui sont presque tous teintés de «science des religions», donc de tendance typiquement moderne, analytique et historique, avec de sourds accents antitraditionnels, et, en fin de numéro, à la rubrique «Revue des revues d'antan», on retrouve un morceau de bravoure, c'est-à-dire de nouveau un inventaire, année par année (1904-1907), numéro par numéro, de «La Voie, revue mensuelle de Haute Science», à savoir la revue d'Albert de Pouvourville (Matgioi) et de Léon Champrenaud (Abdul-Haqq); il y a aussi une petite différence de dimensions: les pages consacrées à ce carrousel toujours plus insensé sont au nombre de 198 (deux tiers de toute la publication!), au lieu des 65 du précédent, et les extraits des originaux sont encore plus longs et plus nombreux.

Perlector, qui est encore l'auteur de cet autre compte rendu, arrive au terme de sa «course» (en faisant même de douteuses minauderies pour s'excuser auprès des lecteurs de la longueur démesurée de cette présentation, tout comme du reste il l'avait déjà fait pour la précédente) et il se plaint de la «grand misère intellectuelle et spirituelle» qui caractérise «le tableau» qu'il a donné «de ce milieu et de cette époque»; on serait tenté de lui demander comment il qualifie, par contre, l'action qui consiste à faire revivre ce même monde qu'il a abordé, affirme-t-il toujours très hypocritement, «avec une attention et un respect particuliers [?!], s'agissant de la revue des "Maîtres" de Guénon». Peut-être ne s'était-il pas aperçu (mais sa vue était-elle vraiment si courte?) que le travail de «nettoyage» de toute cette soi-disant intellectualité avait déjà été accompli par un Guénon qui avait à peine dépassé vingt ans, et qui, juste au début de son action publique, «pour écarter toute équivoque de l'esprit des [...]lecteurs, et pour couper court à l'avance à des insinuations possibles» avait dit, dans une tout autre perspective que celle de l'auteur, dans la «Gnose» (n° 1, 2e année, janvier 1911: «Ce que nous ne sommes pas»): «[...] D'autre part, nous ne sommes ni des occultistes ni des mystiques, et nous ne voulons avoir de près ni de loin aucun rapport, de quelque nature que ce soit, avec les multiples groupements qui procèdent de la mentalité spéciale désignée par l'une ou l'autre de ces deux dénominations. Nous entendons donc rester absolument étrangers au mouvement dit spiritualiste, qui ne peut d'ailleurs actuellement être pris au sérieux par aucun homme raisonnable; parmi les gens qui suivent ce mouvement ou qui le dirigent, nous ne pouvons que plaindre ceux qui sont de bonne foi, et mépriser les autres [...]. [...] fermement et fidèlement attachés à la Tradition orthodoxe, une et immuable comme la Vérité même dont elle est la plus haute expression, nous sommes les adversaires irréductibles de toute hérésie et de tout modernisme, et nous réprouvons hautement les tentatives, quels qu'en soient les auteurs, qui ont pour but de substituer à la pure Doctrine des systèmes quelconques ou des conceptions personnelles [...]. De ce que nous venons de dire, il résulte que nous ne pouvons pas être des éclectiques; nous n'admettons que les formes traditionnelles régulières, et, si nous les admettons toutes au même titre, c'est parce qu'elles ne sont en réalité que des vêtements divers d'une seule et même Doctrine [...]».

Mais, comme ces extraits le laissent entendre, Guénon, par son travail, visait à évacuer du terrain les détritus néo-spiritualistes afin de donner à certains, qu'il savait exister, la possibilité d'aller au-delà de ces pseudo-doctrines et d'y voir clair lorsqu'il passerait ensuite à l'exposition de la véritable doctrine traditionnelle; sa technique de redressement de la mentalité ambiante fut d'ailleurs efficace justement parce qu'elle se basait sur ces données doctrinales incontestables, alors que l'exposition de Perlector, privée (et pour cause!) de la moindre référence à des principes doctrinaux traditionnels fondamentaux, ne peut engendrer qu'obscurité et confusion, ce sur quoi elle s'appuie n'étant qu'une espèce de «moralisme» qui confine très souvent même au commérage. Mais on doit dire quelque chose encore: le travail de Perlector, tout comme celui de ses «confrères» dont nous avons dû nous occuper (15), jette la confusion surtout parce quel tel est son but, non pas en tant que fin en soi, il faut le remarquer - puisque, dans ce cas, le discrédit ne retomberait que sur lui-même -, mais au contraire en tant que moyen d'obscurcir la doctrine traditionnelle, en y faisant rejaillir la suspicion qui peut résulter de son enchevêtrement avec toutes ces choses équivoques, ces dernières n'étant exhumées que dans ce but, par le jeu de certaines concordances qui sont exclusivement verbales.

Mais puisque la duplicité a aussi ses limites, il se trouve qu'à un certain moment Perlector lui-même ne peut se dispenser de dire que, parmi tout ce qu'il a passé en revue dans la «Voie», «la charpente et la substance de la publication sont les livraisons des deux ouvrages majeurs de Matgioi» (16), et de conclure par cette question inattendue (inattendue surtout parce que c'est lui qui la pose): «Qu'y a-t-il de vraiment sapientiel, intellectuel, spirituel dans ce débit de "Haute Science", à part les doctrines d'Extrême-Orient telles que les y expose Matgioi?» Ce sont là peu de mots, comme on peut le constater, surtout si on les compare au nombre exorbitant de pages consacrées au sujet, mais ces mots ont la vertu paradoxale, certes non poursuivie, de démolir tout le travail, si minutieux, circonstancié et... coûteux, qui les précède, dans la mesure où l'objectif de tout cela, dont il n'est plus possible de douter après ce deuxième numéro de «Charis», consiste, comme nous le disions, à faire retomber sur René Guénon et sur les doctrines traditionnelles la répulsion que ce genre de littérature «début de siècle» ne peut manquer de susciter.

Nous demanderons ceci à Perlector: parmi tout le fatras d'inconséquences et de nullités intellectuelles que lui-même, Perlector, s'attache à «ressusciter», qu'a donc, pour sa part, conservé Guénon dans son oeuvre, sinon ceux d'entre les textes de Matgioi qu'il n'a pu se dispenser d'apprécier, après avoir fait justice de tout le reste, qu'il a exilé une fois pour toutes dans les enfers de la pseudo-initiation? Et puisque le pédant auteur de cet incroyable travail paraît tenir le plus grand compte du jugement de l'éditeur qui le publie, nous lui confierons qu'à sa place nous craindrions sérieusement les conséquences qui pourraient lui venir de celui-ci du fait de cette colossale «bévue» (17) qui scelle une fatigue qui aurait dû conduire à un tout autre résultat...

Au cours de cette dernière partie de notre étude, nous avons incidemment relevé les réactions positives que certains, et non des plus inexpérimentés, ont eues à la lecture du premier numéro de «Charis» (et ceci d'ailleurs pourrait concerner tout aussi bien les autres livres de cet éditeur que nous avons examinés, et qui ont suscité le même type de réactions positives chez des personnes différentes); il s'agit de personnes et de publications qui, naturellement, s'intéressent aux questions traditionnelles; comment peut-il se faire, se demandera-t-on, que nous adoptions au contraire une attitude diamétralement opposée vis-à-vis des mêmes publications?

A ce propos, nous rappellerons avant tout la différence sur laquelle René Guénon a souvent insisté, et qui est ici d'une grande importance, entre «tradition» et «traditionalisme» (18), et le moins que l'on puisse dire de l'activité de l'éditeur milanais c'est qu'elle rentre dans le second, quand il ne s'agit pas de quelque chose de pire encore comme dans le cas des livres et des articles dont nous nous sommes occupé; mais afin de mieux éclairer encore notre façon de voir, nous recourrons à une citation de l'article de René Guénon intitulé «Les contrefaçons de l'idée traditionnelle» (19): «Si l'on faisait remarquer [...], comme une sorte de circonstance atténuante, qu'il y a presque toujours là-dedans, malgré tout, quelques éléments dont la provenance est réellement traditionnelle, nous répondrons ceci: toute imitation, pour se faire accepter, doit naturellement prendre au moins quelques-uns des traits de ce qu'elle simule, mais c'est bien là ce qui en augmente encore la danger; le mensonge le plus habile, et aussi le plus funeste, n'est-il pas précisément celui qui mélange de façon inextricable le vrai avec le faux, s'efforçant ainsi de faire servir celui-là au triomphe de celui-ci?».

On pourrait peut-être objecter à ce dernier extrait, s'agissant toujours du genre de publications que diffuse l'éditeur milanais, que Guénon, par ces mots, entendait faire allusion à la pseudo-initiation, et que les objectifs apparents des textes que nous avons examinés ne s'insèrent pas forcément tous dans cette catégorie; c'est certainement vrai, et nous admettons qu'il serait dangereux, serait-ce même dans l'intention de mettre en garde les lecteurs actuels de l'oeuvre de Guénon contre des confusions qui sont répandues à dessein sur celle-ci, de fournir l'occasion de confusions d'une autre sorte, provoquées par un défaut de correspondance rigoureuse avec certains aspects particuliers de la doctrine qu'elle contient.

Mais un danger analogue à celui que véhicule la pseudo-initiation ne résiderait-il pas dans une publication comme «Charis» qui, tout en présentant dans son premier numéro l'image subtilement repoussante de Guénon et de son oeuvre que nous avons décrite, place en tête de la première page de couverture et au-dessus de la représentation d'une licorne («emblème» de l'éditeur) la devise «venena pello» (je chasse les venins), manifestant ainsi une attitude très nettement hostile aux sujets mêmes dont elle traite (20)? S'il ne s'agit pas de pseudo-initiation dans le sens technique du terme introduit par Guénon, c'est quand même de la «pseudo-intellectualité», sinon de la «contre-intellectualité», s'il nous est permis de nous exprimer ainsi: c'est là le contenu de la revue «Charis», pour dire les choses d'une façon générale et synthétique à la fois.

Il n'est pas difficile de prévoir que notre examen de tous ces écrits, étant basé sur le constat d'une manoeuvre antitraditionnelle (et plus particulièrement dirigée contre l'oeuvre de René Guénon), manoeuvre soigneusement combinée et minutieusement exécutée selon des moyens qui ne relèvent pas seulement de leur publication (21), va soulever l'objection suivante: aucune preuve tangible de son existence ne peut être produite. A cette objection on peut répondre que les «preuves», dans l'acception matérielle et historique du terme tel qu'il est habituellement conçu aujourd'hui, représentent quelque chose d'inhérent à des méthodes d'investigation qui sont elles-mêmes d'inspiration antitraditionnelle, et qui, d'ailleurs, ont justement été inventées, entre autres, pour éviter qu'en des cas de ce genre on ne découvre inopportunément la nature et les origines de certaines «influences», ainsi que l'orientation dans laquelle elles cherchent à conduire la mentalité générale; et en outre, ne serait-ce vraiment qu'«accidentellement» (comme nous l'avons déjà souligné incidemment) qu'en cette circonstance ce soient toujours les mêmes personnages, à quelques exception près, qui se trouvent mêlés à des initiatives qui concourent, dans une mesure ou dans une autre, à dresser la barrière d'opinion que l'on veut interposer entre l'oeuvre de René Guénon et ses lecteurs potentiels?

Pour ceux qui ont réussi à se libérer, ne serait-ce qu'en partie, du conditionnement résultant des façons de penser qui régissent le monde moderne, chacune des publications examinées constitue en elle-même, à travers l'attitude et les intentions qu'elles révèlent, une preuve évidente de ce que nous avons dit, et ceci, nous pensons l'avoir suffisamment démontré. On pourra peut-être, si l'on veut, établir une distinction entre les différents degrés de conscience qu'en ont les divers protagonistes de cette manoeuvre; mais, s'il s'avère que, face à la description que nous en avons faite, certains d'entre eux refusent de s'avouer personnellement animés de l'esprit que nous avons dénoncé et qualifié d'antitraditionnel, il nous semble incontestable qu'une volonté bien précise a présidé à sa conception, et ceci suffit à justifier l'emploi du mot «plan» pour la désigner.

Une autre question que l'on peut se poser est de savoir quel peut bien être, en général, le «fonctionnement» d'un pareil projet, indépendamment des techniques plus ou moins «psychologiques» dont on s'est servi pour construire chacun de ses éléments; encore une fois on ne peut avancer de réponse que si l'on se souvient que le but général recherché est de dissuader les destinataires potentiels de l'oeuvre de Guénon de son approfondissement, afin de les empêcher de s'engager dans la voie de l'actualisation des possibilités intellectuelles dont ils sont les porteurs éventuels; si l'on prend cet objectif négatif en considération, on peut distinguer, dans le projet que nous avons décrit, différentes phases, ou plutôt différents niveaux, qui sont en correspondance avec autant d'éléments spécifiques des textes en question.

Un premier niveau est constitué par les textes, ou par certains de leurs passages ou aspects, qui nient résolument ou mettent en doute l'existence et la possibilité même de l'ésotérisme; cette catégorie est évidemment conçue de façon à stopper en premier lieu ceux d'entre les lecteurs qui abordent pour la première fois de tels sujets, qu'ils aient ou non déjà entendu parler de l'oeuvre de René Guénon, et, en second lieu, ceux qui, ne se contentant plus de l'impasse et de la confusion qui caractérisent la science moderne ni des banalités moralisantes de la littérature «apologétique» courante, sont à la recherche d'explications intellectuellement moins insatisfaisantes.

Un deuxième niveau est constitué par tout ce qui, dans les textes, établit ou maintient délibérément la confusion entre l'ésotérisme vrai, dont l'idée est parfois acceptée, mais seulement en apparence, et le pseudo-ésotérisme (22); dans ce cas, on exploite la répulsion que suscite à juste raison ce qui émane de celui-ci, chez les personnes pourvues d'un certain équilibre mental, et l'on fait en sorte qu'elle se répande également sur celui-là (23). On cherche ainsi à détourner de l'ésotérisme véritable les lecteurs qui pourraient être attirés dans cette voie par disposition naturelle et qui ont peut-être déjà eu quelque contact avec l'oeuvre de René Guénon.

Un troisième niveau est celui dont les éléments visent à neutraliser l'aspiration à la connaissance initiatique de ceux qui, ayant rejeté les deux «filtres» précédents pour une raison quelconque, c'est-à-dire «après avoir été touchés en profondeur par l'oeuvre de René Guénon» (24) (la diffusion croissante de publications consacrées à René Guénon et à son oeuvre est aux yeux de certains, comme nous l'avons dit au début de notre travail, un redoutable signe de leur existence), sont à la recherche d'un rattachement traditionnel «régulier». Ici, la technique «de dissuasion» s'applique en faisant levier sur des éléments d'ordre sentimental, ou en tout cas «vital», que ces lecteurs continuent à porter en eux par héritage occidental, et surtout «bourgeois», et elle est destinée à les détourner d'un éventuel projet de rattachement à une tradition non occidentale.

Ce résultat étant supposé obtenu, et en partie aussi en vue d'aider à l'obtenir au cas où il ne le serait pas encore, on leur offrira un semblant de régularité avec le pseudo-ésotérisme d'apparences traditionnelles, mais exclusivement occidental, auquel on fait allusion dans la Préface du recueil des écrits de M. Clavelle; c'est pourquoi il est même trop évident que toute cette construction atteint son point culminant dans cette proposition, justifiant ainsi doublement l'appellation de «plan» que nous lui avons donnée.

Pour conclure notre examen, il ne nous reste plus qu'à faire une remarque sur les artisans, directs ou indirects, du «plan» dont nous avons dû nous occuper: ce que nous avons dit jusqu'ici trace le cadre général qui régule cette prolifération d'écrits auxquels est dévolue la tâche de «voiler» l'oeuvre de René Guénon en misant plus sur les instincts que sur l'intellect; mais que devra-t-on penser, plus particulièrement, de la mentalité toute spéciale du groupe de personnes, assez nombreuses semble-t-il, qui ont prêté leur collaboration - parfois minutieuse jusqu'à la manie - à cette tentative de produire un «contrepoids» dissimulé à l'influence clarificatrice que continuent de dispenser les livres de l'auteur français?

Pour exprimer d'une façon synthétique notre avis sur ces gens-là, nous ne pouvons mieux faire que de reprendre un apologue taoïste attribué à Tchoang-tzeu:

«Dans le Nord nu et stérile il y a un oiseau qui s'appelle Peng; son dos est semblable au mont Tai, ses ailes à des nuages suspendus au ciel. Dans un tourbillonnement il monte décrivant de grands cercles par cent mille lieues jusqu'où air et nuages se terminent, et au-dessus de son dos il n'y a que le bleu-noir du ciel. Alors il dirige son vol en direction du Sud, vers l'Océan. De la rive d'un marécage, une caille rit de lui, tout en disant: "Où veut-il bien aller? Je bats des ailes en montant de quelques mètres, et je reviens en bas dans les buissons du fourré: c'est là la perfection du vol. Mais cette créature-là, où veut-elle aller?» (25).

Quel que puisse être le degré de conscience que ces gens possèdent du rôle qu'ils sont en train de jouer à travers leurs travaux, nous pensons qu'après ce que nous avons dit nos lecteurs n'auront pas la moindre hésitation à déterminer à laquelle des deux créatures symboliques de l'apologue nous les assimilons.

POST-SCRIPTUM

Nous avions déjà terminé la rédaction de ce travail lorsque l'occasion nous a été donnée de lire l'article «Esotérisme» de l'«Encyclopaedia Universalis» d'où François Secret a tiré les extraits dont le commentaire ironique constitue le début de son «étude». Si auparavant, nous pensions déjà, comme nous l'avons dit, que la construction de toute son argumentation, qui pouvait apparemment être justifiée par certaines faiblesses intrinsèques de l'«article» lui-même, était artificielle, nous ne nous attendions pourtant pas à ce que, de même, les faiblesses en question aient été, elles aussi,... construites.

Et pourtant il en est ainsi, de la façon la plus outrée, et nous nous demandons comment un auteur peut sérieusement s'imaginer que certaines de ses intrigues (et ici nous n'employons plus le mot dans son sens uniquement métaphorique) puissent résister indéfiniment sans être démasquées: l'«article» de Serge Hutin, que l'on pouvait supposer plein de naïvetés et de lacunes d'après la citation que M. Secret en avait faite, est, bien au contraire (à l'exception de quelques imperfections de terminologie et de langage et d'un ton général de «non-engagement» qui peut très bien s'expliquer par l'occasion même pour laquelle il a été rédigé), conçu d'une façon claire et plutôt exhaustive et, somme toute, à partir de ses cinq grandes pages, le lecteur vraiment intéressé peut tirer beaucoup plus, sur le sujet en général, que ce qu'il pourra retirer des inutiles (et prétentieuses) complications qui remplissent les 25 pages de M. Secret.

Un détail sera peut-être utile... pour l'édification du lecteur: comme on le voit d'après notre propre citation, M. Secret se sert du texte de S. Hutin pour introduire l'idée que ce ne serait pas seulement le terme d'«occultisme» qui serait un néologisme, mais également celui d'«ésotérisme»; sa citation est tronquée et donne l'impression que M. Hutin n'a aucunement pris en considération la question de l'origine de ce dernier terme, ce qui offre à M. Secret l'occasion de mener sa propre recherche. En réalité, dans son travail, M. Hutin commence justement par l'examen de cette origine, et la première colonne de la page initiale de son texte est consacrée à l'étymologie du mot «ésotérisme» et à ses emplois les plus anciens. Bien que certains fassent remonter le premier usage attesté du mot dans la littérature chrétienne sur le sujet à Clément d'Alexandrie (ce qui n'est probablement pas pour plaire à M. Secret), il est évident que, compte tenu de la «naturalité» du concept qu'il exprime, ce mot ne peut pas ne pas avoir des origines plus anciennes également en Occident, et, en fait, «l'enseignement ésotérique (on disait aussi "acroamatique") d'un philosophe [grec]», dit M. Hutin «était celui qu'il réservait à ses disciples, les leçons exotériques au contraire se trouvant suivies par un auditoire plus nombreux et varié. L'adjectif "ésotérique" s'associait ainsi à la notion de savoir "réservé", apanage d'un cercle auquel l'accès demeurait subordonné à la décision du maître». Mais puisque tout ceci va à l'encontre des convictions de M. Secret, et, surtout, des intérêts des «cercles» auxquels il est évidemment lié, mieux valait passer outre, et s'en remettre aux dictionnaires qui font remonter la première trace écrite du mot à 1835 (comme l'Oxford Dictionary), ou 1846 (comme le Robert).

Quant à l'insinuation selon laquelle «avec ces néologismes [en réalité M. Secret n'entend se rapporter qu'à un seul "néologisme" qui, comme nous l'avons constaté, n'en est pas un en fait] c'est la même nuit où tous les chats sont gris» et «où s'unifient par l'intérieur toutes les doctrines traditionnelles», pourquoi M. Secret n'a-t-il pas eu le courage de reprendre les citations faites par M. Hutin de deux passages de René Guénon qui permettaient de clarifier dans l'«article» le vrai concept d'unité de toutes les doctrines traditionnelles (en les différenciant des pseudo-doctrines du néo-spiritualisme) et les raisons pour lesquelles il ne peut en être autrement? «Une tradition n'est pas une chose qui peut s'inventer ou se créer artificiellement; en rassemblant tant bien que mal des éléments empruntés à des doctrines diverses, on ne constituera jamais qu'une pseudo-tradition sans valeur et sans portée, et ce sont là des fantaisies qu'il convient de laisser aux occultistes et aux théosophistes» (in Orient et Occident) et «La synthèse [...] s'effectue essentiellement du dedans; nous voulons dire par là qu'elle consiste proprement à envisager les choses dans l'unité de leur principe même, et à les unir ainsi, ou plutôt à prendre conscience de leur union réelle en vertu d'un lien tout intérieur, inhérent à ce qu'il y a de plus profond dans leur nature» (in Le Symbolisme de la Croix). C'est probablement en paraphrasant ces concepts que Luc Benoist a donné sa définition de la tradition si mal reprise par M. Secret dans son texte, et dont la transcription exacte est la suivante (elle se trouve également dans l'article de S. Hutin): «La tradition est la transmission d'un ensemble de moyens consacrés qui facilitent la prise de conscience de principes immanents d'ordre universel, puisque l'homme ne s'est pas donné à lui-même ses raisons de vivre».

Ces procédés frauduleux par lesquels M. Secret contrefait les textes dont il fait usage pour amener le lecteur à adopter ses propres conceptions, ne font, comme on peut le constater, que confirmer et renforcer l'impression de malhonnêteté intellectuelle - pour autant que l'on puisse accoupler les deux termes - qui se dégage de son article, ainsi que nous l'avions déjà dit. Il aurait bien mieux valu pour sa crédibilité d'écrivain qu'il se borne simplement et sincèrement à adopter la position «officielle» que nous avons trouvée exprimée en conclusion d'un tout autre «article» encyclopédique (cette fois italien) au mot «Esotérique»: «Un exemple typique d'ésotérisme est le gnosticisme dans la variété de toutes ses formes, qui considère que l'initiation, en tant qu'elle comprend la gnose ou connaissance de la vérité, est une condition du salut. C'est une erreur de croire que cela advienne ou soit jamais advenu pour le christianisme, dont la doctrine est une pour tous, même si le mode d'exposition peut varier selon l'intelligence et la culture de ceux à qui elle est destinée» (extrait du Grande Dizionario Enciclopedico UTET, page 256).

Hormis la mention douteuse (et habituelle) du gnosticisme, et le rappel au «salut» qui, s'il est plutôt révélateur de la mentalité tout exotérique de ceux qui s'y réfèrent, est en même temps tout à fait insuffisant quand il s'agit d'initiation, il est assez évident que les interprètes modernes de la tradition occidentale, faciles à contenter comme on peut le voir, ont décidé qu'il est plus «avantageux» d'être «modernes» que traditionnels; et c'est là un jeu par lequel, sans même s'en rendre compte, en négligeant la «connaissance de la vérité» on peut arriver à perdre aussi le «salut».

Mais quand même, si les choses avaient été exprimées ainsi, c'est-à-dire clairement, sans doute eût-ce été moins blessant pour les lecteurs, qui, M. Secret doit nous en croire, ne sont pas encore tous idiots comme «certain» voudrait les faire devenir.