a cura di
Heredom
Traduction par
Claude Cuvillier

 

La «Maçonnerie antimaçonnique»
de Jean Reyor

La «Maçonnerie antimaçonnique»
de Jean Reyor

 

 

 

Miguel del Mallete

 

«Entendons-nous, les opinions sont libres et nous ne songeons pas à reprocher à quiconque de penser comme ceci ou comme cela. La question n'est pas là. Il s'agit simplement de ne pas s'illusionner et, ensuite, de ne pas illusionner autrui en couvrant du nom d'un auteur des conceptions qui lui étaient étrangères». (1)

Jean Reyor

 
  1. Jean Reyor, Pour un aboutissement de l’œuvre de René Guénon – Les Aperçus sur l’initiation (Milan: Archè, 1988), p. 279.
  2. Dans les titres des recueils de ses articles apparaissent des formules telles: A la suite de René Guénon, Pour un aboutissement de l’œuvre de René Guénon, et similaires.
  3. Tous les écrits de Jean Reyor cités sont postérieurs à la mort de René Guénon et illustrent l’étrange façon que le premier a choisie pour «aboutir» l’œuvre du second.
  4. Jean Reyor, A la suite de René Guénon... sur la route des Maîtres Maçons (Paris: Editions Traditionnelles, 1989), p. 27.
  5. Cf. l’article «Pour une Maçonnerie traditionnelle», aujourd’hui inclus dans le recueil Pour un aboutissement de l’œuvre de René Guénon – La Franc-Maçonnerie et l’Eglise catholique (Milan: Archè, 1990).
  6. Aujourd’hui inclus dans l’ouvrage Initiation et réalisation spirituelle (Milan: Luni, 1997).
  7. Dans sa correspondance, il faisait au contraire remarquer que, dans les conditions actuelles, les rites catholiques ne peuvent plus servir de base ou de point de départ à une réalisation initiatique: cf. Giovanni Ponte, «Réalisation spirituelle et pratique de la religion catholique», in «Rivista di Studi Tradizionali» n° 23, janvier-juin 1967.
  8. Initiation et réalisation spirituelle, ch. XII.
  9. Pour un aboutissement de l’œuvre de René Guénon – Les aperçus sur l’initiation, p. 281.
  10. Ibidem, p. 281.
  11. René Guénon, La Métaphysique orientale (Paris: Editions Traditionnelles, 1993), p. 16. Dans cette citation et dans toutes les suivantes, le soulignement est nôtre, sauf indication contraire.
  12. Souligné par l’auteur.
  13. Pour un aboutissement de l’œuvre de René Guénon – Les Aperçus sur l’initiation, pp. 282-283.
  14. La Métaphysique orientale, pp. 5-6.
  15. A la suite de René Guénon..., pp. 170-171.
  16. Initiation et réalisation spirituelle (Paris: Editions Traditionnelles, 1990), p. 73.
  17. Giovanni Ponte, «L’initiation maçonnique dans le monde moderne – A la recherche de l’initiation effective», in «Rivista di Studi Tradizionali» n° 37, juillet-décembre 1972, pp. 102-103.
  18. Jean Reyor, A la suite de René Guénon..., p. 36.
  19. René Guénon, Aperçus sur l’initiation (Paris: Editions Traditionnelles, 1986), p. 205.
  20. Jean Reyor, A la suite de René Guénon..., p. 36.
  21. Un connaisseur en tradition hébraïque qui fut, ceci dit en passant, un contempteur acerbe de l’œuvre et de la personne de René Guénon qu’il décrivait comme «un insolent, un arriviste, un charlatan et un homme louche». Référence vraiment curieuse pour mener l’œuvre de René Guénon à son «aboutissement»...
  22. Ibidem, p. 59.
  23. Ibidem, p. 43; à condition qu’il ne suive pas les méthodes de la Kabbale chrétienne, naturellement...
  24. Jean Reyor, Pour un aboutissement de l’œuvre de René Guénon - La Franc-Maçonnerie et l’Eglise catholique, p.117.
  25. Ibidem, pp. 121-122.
  26. Jean Reyor, A la suite de René Guénon..., p. 29.
  27. Lettre de René Guénon à Luc Benoist (21 juin 1936).
  28. Ibidem, p. 193.
  29. René Guénon, Aperçus sur l’initiation, p. 26-27.
  30. Cf. Jean Reyor, A la suite de René Guénon..., pp. 218-219.
  31. Rôle qui, par ailleurs, ne fut pas dénué d’obscurités: cf. à ce sujet l’article de A. Bachelet «A propos de la "Parole perdue" des Maîtres Maçons», prochainement publié sur ce site.
  32. On peut trouver un examen de ces «carences» et de la façon dont elles «déflagrèrent» après la mort de Guénon dans l’article de A. Balestrieri, «A propos d’un "Document confidentiel inédit" (et des "apories" de son "auteur")», aujourd’hui contenu in: Pietro Nutrizio e altri, René Guénon e l’Occidente (Milan: Luni, 1999).
  33. René Guénon, Orient et Occident (Paris: Editions Trédaniel, 1987) p. 222-223.
Il se manifeste actuellement au sein de l’Ordre maçonnique, et spécialement dans les obédiences latines, un intérêt croissant pour les travaux de Jean Reyor, pseudonyme (entre autres) de Marcel Clavelle, auteur qui doit sa relative renommée au fait d’être présenté comme celui qui mena l’œuvre de René Guénon à son «aboutissement» (2). Comme nous avons eu à maintes reprises l’occasion d’observer que les thèses les plus significatives de cet écrivain sont, sur plusieurs points importants, non pas seulement divergentes mais même tout à fait opposées aux contenus propres de l’œuvre de René Guénon, nous avons pensé utile de circonscrire à grands traits l’ensemble des plus criantes dissonances qui ressortent de l’examen des œuvres de ces deux auteurs.

Disons tout de suite que la «liaison» entre l’un et l’autre n’est pas à placer sur un plan purement «littéraire», puisque Reyor fut pendant des décennies en contact épistolaire strict et très serré avec Guénon, et que, environ une dizaine d’années après la mort de celui-ci, il fit circuler un «mémoire historique anonyme» (aujourd’hui publié et diffusé sur Internet) où il évoquait ses contacts personnels avec les milieux proches de cet auteur ainsi que les circonstances qui aboutirent à sa radiation de la Loge à laquelle il appartint du vivant de René Guénon. Nous ne voulons toutefois pas nous arrêter sur ces aspects car ce qui nous intéresse ici, ce sont essentiellement les idées, et plus particulièrement les idées développées par Reyor sur la Maçonnerie après la mort de René Guénon (3), idées qui, outre qu’elles sont incompatibles avec ce que ce denier a exposé à ce sujet, s’avèrent malheureusement tout à fait nocives pour l’Ordre maçonnique lui-même.

***

Voyons en premier lieu comment Jean Reyor expose, de façon extrêmement synthétique, ce qui représente, selon lui, l’«idée centrale» de l’œuvre de Guénon: «l’être qui est actuellement un homme peut, sous certaines conditions, atteindre dès cette vie l'état spirituel que diverses traditions désignent comme "l'état primordial" ou "l'état édénique" ("petits mystères"), puis s'élever aux états supérieurs de l'être et enfin obtenir ce qu'on peut appeler indifféremment la "Délivrance" ou l'état d'"Identité Suprême" ("grands mystères"). La première des conditions nécessaires pour cela - sous réserve que l'homme ait en lui-même les qualifications requises - est l'initiation, c'est-à-dire la transmission, par des rites appropriés, d’une influence spirituelle» (4).

A partir de cette reconstruction que nous pourrions, même dans sa «simplicité», qualifier de correcte, Jean Reyor développe dans son œuvre une série de «corollaires» de plus en plus compliqués et «originaux», dont le point principal se caractérise par l’importance qu’il accorde à la nécessité de la participation à un exotérisme traditionnel pour ceux qui aspirent à l’initiation, et en particulier à la participation aux rites catholiques pour les Maçons (5). Ce rappel découle, à vrai dire, de Guénon lui-même qui, dans l’article «Nécessité de l’exotérisme traditionnel» (6), souligne l’impossibilité, pour quiconque a des prétentions à l’ésotérisme, d’ignorer l’exotérisme, et considère au contraire comme «évident» que ce même exotérisme soit «transformé» par l’initié dans une mesure correspondant au degré de connaissance atteint. Toutefois chez Guénon ce rappel n’est jamais poussé au point de suggérer que les Maçons doivent pratiquer la religion catholique (7), et en outre il souligne que la possibilité pour un initié d’adopter une forme exotérique qui lui fournisse les meilleures bases de développement spirituel, ou qui soit simplement la mieux appropriée à sa nature, représente un «droit absolu» contre lequel tous les arguments des autorités religieuses sont voués à tomber dans le vide, s’agissant de cas qui, par définition, sont en dehors de leur domaine de compétence (8).

Cet indispensable préalable étant posé, nous pouvons commencer à examiner quels sont les moyens que les deux auteurs considèrent comme fondamentaux pour l’obtention de cette réalisation spirituelle, ou métaphysique, qui représente pour Guénon le véritable but de l’initiation.

Pour Jean Reyor «la première démarche logique du lecteur éveillé par l'oeuvre de Guénon à la perspective traditionnelle est donc, s'il n'a pas eu une formation chrétienne préalable, de s'instruire de la seule tradition vivante en milieu occidental [c’est à dire le Christianisme, n.d.r.]» (9). Selon Reyor, ceci viendrait du fait que «[si Guénon] n’a pas indiqué des moyens [de parvenir à la réalisation spirituelle], il a indiqué le moyen qui englobe tous les autres, c'est-à-dire le rattachement effectif à une forme traditionnelle» (10).

On remarque en premier lieu que l’affirmation sur laquelle se base le raisonnement de Reyor est fausse. Il est même difficile de comprendre comment Reyor peut prétendre que «Guénon n’a pas indiqué les moyens de parvenir à la réalisation spirituelle» alors que son œuvre tout entière est conçue de façon à favoriser la compréhension véritable des moyens que celui qui possède les qualifications requises et le rattachement à une organisation initiatique authentique doit utiliser pour préparer la réalisation spirituelle elle-même, c’est à dire: les symboles et les rites initiatiques. En second lieu, il faut relever que «le moyen qui englobe tous les autres» n’est absolument pas, pour Guénon, celui qu’indique Reyor: en effet, Guénon affirme explicitement qu’«il n’y a pas de commune mesure entre la réalisation métaphysique et les moyens qui y conduisent ou, si l'on préfère, qui la préparent. C'est d'ailleurs pourquoi nul de ces moyens n'est strictement nécessaire, d'une nécessité absolue: ou du moins il n'est qu'une seule préparation vraiment indispensable, et c'est la connaissance théorique. Celle-ci, d'autre part, ne saurait aller bien loin sans un moyen que nous devons ainsi considérer comme celui qui jouera le rôle le plus important et le plus constant: [...] la concentration. [...] Tous les autres moyens ne sont que secondaires par rapport à celui-là: ils servent surtout à favoriser la concentration, et aussi à harmoniser entre eux les divers éléments de l'individualité humaine, afin de préparer la communication effective entre cette individualité et les états supérieurs de l' être» (11).

En définitive, selon Reyor, Guénon aurait affirmé que le principal moyen apte à favoriser la réalisation spirituelle serait le «rattachement à une forme traditionnelle» (et non pas, c’est à noter, le «rattachement initiatique»...); selon Guénon, ce moyen, c’est la préparation théorique, et, plus encore, la concentration. On en vient à se demander si Reyor estime comprendre l’œuvre de Guénon... mieux que Guénon lui-même! On pourrait ici observer que, pour tous deux, la connaissance théorique des doctrines métaphysiques revêt une grande importance, et cette lecture «conciliante» pourrait, pour le moment, faire passer au second plan une différence qui, même si elle peut sembler de détail, est en réalité essentielle. Mais, en poursuivant dans le raisonnement de Reyor, une autre opposition apparaît immédiatement quant aux sources vers lesquelles se tourner précisément pour mettre en œuvre la «préparation théorique»: en effet, Jean Reyor, qui soutenait déjà dans la citation précédente que le premier pas consistait à étudier le Catholicisme, réitère son affirmation dans la suite du même article: «[pour que l’étude des doctrines orientales] soit fructueuse pour des Occidentaux, elle ne peut venir qu’après (12) une étude aussi approfondie que possible des données conservées par la tradition chrétienne [...]» (13). Guénon, pour sa part, s’exprime dans un sens clairement opposé: «Dans les conditions intellectuelles où se trouve actuellement le monde occidental, la métaphysique y est chose oubliée, ignorée en général, perdue à peu près entièrement, tandis que, en Orient, elle est toujours l'objet d'une connaissance effective. Si l'on veut savoir ce qu'est la métaphysique, c'est donc à l'Orient qu'il faut s'adresser; et, même si l'on veut retrouver quelque chose des anciennes traditions métaphysiques qui ont pu exister en Occident, dans un Occident qui, à bien des égards, était alors singulièrement plus proche de l'Orient qu'il ne l'est aujourd'hui, c'est surtout à l'aide des doctrines orientales et par comparaison avec celles-ci que l'on pourra y parvenir, parce que ces doctrines sont les seules qui, dans ce domaine métaphysique, puissent encore être étudiées directement» (14).

En somme: pour Guénon, on ne peut véritablement comprendre l’Occident qu’à partir de l’Orient; pour Reyor, on ne peut comprendre l’Orient qu’à partir de l’Occident. Ne se pourrait-il qu’ainsi Reyor ait voulu se mettre «à la suite de René Guénon», mais... en sens inverse?

Mais venons-en aux sujets plus proprement maçonniques. Jean Reyor fut un partisan du caractère chrétien de la Maçonnerie et considéra devoir tirer dudit caractère des conséquences peu ordinaires: «S’il est vrai que l’ésotérisme maçonnique a une origine chrétienne, cela signifie que l'influence spirituelle véhiculée par l'initiation maçonnique est chrétienne. Alors, la transmettre à des non-chrétiens représente quelque chose d'aussi anormal qu'il le serait de prétendre ordonner prêtre un non-baptisé. [...] Il faut choisir. Ou bien on souhaite le retour de la Maçonnerie à ses origines chrétiennes et cela suppose qu'on constitue une Maçonnerie exclusivement composée de chrétiens. Ou bien on se fait de la Maçonnerie une autre conception, disons "universaliste". [...] Je n'ai plus, je l'espère, besoin de dire à quelle solution vont mes préférences...» (15). Voyant que ce violent «programme d’épuration» prend place dans un livre intitulé A la suite de René Guénon, sur la route des Maîtres Maçons, le lecteur peu attentif pourrait en inférer que ces conceptions sont partagées au moins en partie par René Guénon. Or il s’avère qu’on ne trouve nulle trace de telles «propositions» dans l’œuvre de Guénon, cela pour la simple raison que sa position, également sur ce point, est exactement ... le contraire de celle de Jean Reyor! Dans l’article déjà cité sur la «Nécessité de l’exotérisme traditionnel», Guénon déclare explicitement que «[la Maçonnerie n’a pas de] lien avec l’ensemble d’une forme traditionnelle déterminée», et que c’est justement pour cela qu’elle est, «en principe tout au moins, compatible avec tout exotérisme quel qu’il soit» (16). En outre, dans une lettre du 10 novembre 1946 citée dans un article de Giovanni Ponte (17), et après avoir répété que «la Maçonnerie n’est liée à aucune forme exotérique déterminée, et n’est donc incompatible avec aucune», Guénon affirme que des «jonctions» entre celle-ci et des formes initiatiques extrême-orientales, par exemple, seraient propres à «dénaturer» la Maçonnerie comme telle; comment donc ne pas voir la différence existant entre une telle universalité (et non «universalisme», comme l’écrit Reyor) et le programme «exclusiviste» promu par Jean Reyor?

Notons, entre autres, que la position de Reyor sur ce point se situe en contradiction directe avec ce qui est affirmé dans les Old Charges, évidemment bien peu «traditionnels» selon lui, et donc plus ou moins «négligeables»; mais cela ne peut surprendre que ceux qui ne savent pas que, d’après Jean Reyor, la Maçonnerie serait privée d’une méthode initiatique et privée de tout enseignement doctrinal (!). Avant de nous arrêter sur les conséquences de telles énormités, il est intéressant de dire que ces affirmations, qui reviennent des dizaines de fois dans les écrits de Jean Reyor, ne trouvent aucun précédent dans aucun texte de René Guénon, et sont donc à imputer exclusivement aux «raisonnements» de Reyor lui-même. Ce dernier écrit: «Ce n’est pas porter un jugement, c'est énoncer une simple constatation de fait: la Maçonnerie moderne ne possède - et par conséquent ne peut transmettre - aucun enseignement métaphysique ou cosmologique explicite» (18). C’est à se demander s’il n’est jamais venu à l’esprit de Jean Reyor que les symboles et les rites, que lui-même devrait connaître pour les avoir pratiqués, constituent la forme la plus normale, nous dirions presque la plus régulière, pour transmettre l’enseignement initiatique, comme du reste le souligne René Guénon: «le symbole, pour qui parviendra à pénétrer sa signification profonde, pourra faire concevoir incomparablement plus que tout ce qu'il est possible d'exprimer directement; aussi est-il le seul moyen de transmettre, autant qu'il se peut, tout cet inexprimable qui constitue le domaine propre de l'initiation, ou plutôt, pour parler plus rigoureusement, de déposer les conceptions de cet ordre en germe dans l'intellect de l'initié» (19). On en vient à se demander: quel type d’enseignement Jean Reyor attendait-il donc de la Maçonnerie après avoir lu ces lignes de Guénon? Et est-il vraiment possible de considérer les symboles maçonniques comme quelque chose de «neutre», sinon même d’insuffisant, afin de comprendre la Maçonnerie? Pour Jean Reyor il semblerait que oui, si l’on s’en rapporte à la suite de la citation produite au début de ce paragraphe: «Sans doute, on recommande aux maçons de méditer sur les symboles, mais, faute d'une direction doctrinale, la porte reste ouverte à toutes les interprétations individuelles, sans qu'on puisse se flatter d'être garanti contre l'erreur ou la déviation» (20).

Evidemment l’œuvre de Guénon est considérée par Reyor comme de peu d’utilité pour fournir une orientation doctrinale susceptible de guider son travail initiatique; et, en fait, à la fin du texte cité, Reyor conclut, à la suite de Paul Vuillaud (21), que seule l’étude de... la gématrie aurait été en mesure de favoriser la compréhension métaphysique des Maçons (!). Il n’y a pas lieu de débattre ici la question de savoir si «le contact avec les lettres de l’alphabet hébraïque» peut permettre de se mettre à l’abri de l’erreur ou de la déviation, et si ces lettres contiennent effectivement des enseignements métaphysiques et cosmologiques suffisamment explicites pour étancher la soif de clarté de ceux qui partagent les critiques de Reyor sur la Maçonnerie. Ce qu’il importe de souligner, c’est l’attitude de fond de Reyor vis-à-vis de l’initiation qu’il a reçue, attitude qui se manifeste avec encore plus d’évidence dans ses jugements sur la méthode maçonnique qui, tout simplement, n’existe pas: la Maçonnerie «ne transmet plus aucun enseignement doctrinal ni aucune méthode» (22), le Maçon n’a, aujourd‘hui, «[aucune possibilité] de trouver une méthode d’étude [sic] dont les résultats soient susceptibles de dépasser le domaine de la connaissance théorique» (23); il va même jusqu’à affirmer que la Maçonnerie, à cause de ces présumées «carences», «ne présente plus, actuellement, les caractères d’un ésotérisme» (24)! Rituels, catéchismes, Old Charges: ils ne véhiculent aucune méthode, ne contiennent aucun enseignement initiatique. On en vient à se demander: mais que s’attend donc à trouver en Maçonnerie celui qui l’aborde dans un tel état d’esprit? Et comment est-il possible qu’une organisation initiatique tolère en son propre sein la diffusion d’idées visant à en démolir l’essence la plus profonde?

Ici, il ne faut pas s’étonner du fait que celui qui subit la fascination de ce genre de suggestions puisse finir par manifester une sympathie, nous dirions même une préférence, pour certaines formes d’anti-maçonnerie: et, en effet, Jean Reyor aboutit enfin à la conclusion logique de son retournement de perspective lorsqu’il affirme que: «si une rectification de l'initiation maçonnique déviée de ses buts originels demeure encore possible, c'est aux Maçons qu'il appartient d'en faire la preuve [!], et, tout d'abord, en reconnaissant que la Maçonnerie spéculative depuis 1738 a été justement condamnée [par l’Eglise catholique]» (25), et déclare «considérer comme légitime, et éventuellement bienfaisant [sic!], un anti-maçonnisme inspiré par le souci de défendre une religion qui est, elle aussi, une forme de l’esprit traditionnel» (26). On touche ici, selon nous, au cœur de la question: suggérer aux Maçons de diriger avant tout leurs recherches vers le Christianisme, nier que la Maçonnerie ait une méthode propre ou véhicule des enseignements initiatiques, fermer les portes de l’Ordre aux non-chrétiens, et enfin s’allier aux anti-maçons qui œuvrent pour «défendre la religion»: sans aucun doute, une organisation présentant ces caractéristiques ne rencontrerait que bien peu de difficultés à s’attirer les sympathies des autorités ecclésiastiques actuelles; mais s’agirait-il encore de Maçonnerie?

Très différente est une fois encore l’attitude de René Guénon lorsqu’il n’hésite pas à soutenir une lecture de l’excommunication des Maçons qui est à l’opposé de celle que Jean Reyor a adoptée: «[...] Je viens à un autre point plus grave: pour participer aux rites catholiques, certaines conditions sont imposées; dans l’état présent de choses (cela n’a rien à voir avec la question de principe), sont-elles compatibles avec une initiation quelconque? Si vous faites connaître celle-ci, outre les inconvénients très sérieux que cela présente, il est certain, pour qui connaît la mentalité du clergé actuel, qu’il vous refusera les sacrements; si vous n’en dites rien, vous n’êtes pas dans les conditions voulues pour les recevoir valablement; que pouvez-vous faire alors? Remarquez bien que l’incompatibilité de fait vient ici de l’Eglise, ou, pour mieux dire, de ceux qui la représentent aujourd’hui; ce sont eux qui la créent de toutes pièces, par leur ignorance ou leur méconnaissance d’un domaine qui est en dehors de leur compétence; et c’est bien pourquoi il y a là une situation à laquelle nous ne pouvons rien...» (27).

***

Après cette désolante énumération des affirmations de Jean Reyor vis-à-vis de la Maçonnerie, c’est peut-être le moment de chercher à déterminer ce qui se cache sous de telles prises de position qui, selon nous, découlent essentiellement d’un grave malentendu sur la conception même de l’ésotérisme. Dans diverses circonstances, dont certaines déjà relevées au cours de cette étude, on trouve chez Jean Reyor une tendance à se référer à «des formes traditionnelles» sans spécifier s’il veut les entendre dans leur aspect ésotérique ou bien exotérique, laissant ainsi penser qu’il voit une simple différence de degré entre ésotérisme et exotérisme, et non une différence de nature. En d’autres occasions il est plus explicite: «un ésotérisme, par définition, ne peut être que l’approfondissement intellectuel et vécu d’un exotérisme ou si on préfère recourir au symbolisme, l'ésotérisme est l'amande du fruit dont l'exotérisme est l'écorce, impossible de les séparer» (28). Ici, il peut être intéressant de reprendre une assez longue citation de ce que René Guénon affirme réellement sur ce thème, et, à partir de la confrontation entre ces deux façons de présenter un même sujet, fondamental pour l’un et l’autre, chacun pourra mesurer l’inconscience, ou la mauvaise foi, de ceux qui prétendent pouvoir présenter les écrits conçus par Jean Reyor après la mort de René Guénon comme un «aboutissement» de l’œuvre de ce dernier: «L’intervention d’un élément "non-humain" peut définir, d'une façon générale, tout ce qui est authentiquement traditionnel; mais la présence de ce caractère commun n'est pas une raison suffisante pour ne pas faire ensuite les distinctions nécessaires, et en particulier pour confondre le domaine religieux et le domaine initiatique, ou pour voir entre eux tout au plus une simple différence de degré, alors qu'il y a réellement une différence de nature, et même, pouvons-nous dire, de nature profonde. Cette confusion est très fréquente aussi, surtout chez ceux qui prétendent étudier l'initiation "du dehors", avec des intentions qui peuvent être d'ailleurs fort diverses; aussi est-il indispensable de la dénoncer formellement: l'ésotérisme est essentiellement autre chose que la religion, et non pas la partie "intérieure" d'une religion comme telle, même quand il prend sa base et son point d'appui dans celle-ci comme il arrive dans certaines formes traditionnelles, dans l'Islamisme par exemple; et l'initiation n'est pas non plus une sorte de religion spéciale réservée à une minorité, comme semblent se l'imaginer, par exemple, ceux qui parlent des mystères antiques en les qualifiant de "religieux". Il ne nous est pas possible de développer ici toutes les différences qui séparent les deux domaines religieux et initiatique, car, plus encore que lorsqu'il s'agissait seulement du domaine mystique qui n'est qu'une partie du premier, cela nous entraînerait assurément fort loin; mais il suffira, pour ce que nous envisageons présentement, de préciser que la religion considère l'être uniquement dans l'état individuel humain et ne vise aucunement à l'en faire sortir, mais au contraire à lui assurer les conditions les plus favorables dans cet état même, tandis que l'initiation a essentiellement pour but de dépasser les possibilités de cet état et de rendre effectivement possible le passage aux états supérieurs, et même, finalement, de conduire l'être au delà de tout état conditionné quel qu'il soit» (29).

***

Selon Jean Reyor, les Maçons qui ont adhéré à la conception traditionnelle de l’initiation telle qu’exposée par René Guénon ne pourraient conduire un «travail initiatique sérieux» sans s’être préalablement «rattachés» à l’autorité spirituelle de la Chrétienté occidentale (30). Nous nous demandons, à la lumière de l’examen que nous avons fait jusqu’ici des théories de Reyor, si lui-même peut être rangé parmi ceux «qui ont adhéré à la conception traditionnelle de l’initiation exposée par René Guénon», ou si le fait de se référer à René Guénon ne lui a pas servi, à dater d’une certaine époque, de paravent pour une action d’un tout autre ordre, visant à essayer d’affaiblir et de détourner les Maçons d’esprit authentiquement traditionnel. Du reste, ce ne peut être un hasard si les ennemis les plus acharnés de celui-ci et de son œuvre se trouvent justement au nombre des apparents défenseurs de «l’autorité spirituelle de la Chrétienté occidentale», vers laquelle Reyor voudrait orienter les Maçons qui sont à la recherche d’un «aboutissement» de l’œuvre de René Guénon.

Tout ceci ne peut nous faire oublier qui fut Jean Reyor tant que son contact avec René Guénon le protégea des tendances dissolvantes qui, après la mort de celui-ci, lui firent jouer le rôle «antimaçonnique» que nous avons constaté, ni le rôle assez significatif qui fut le sien dans certaines tentatives de restauration de la Maçonnerie française inspirées par René Guénon (31): mais, évidemment, en l’absence du «support» représenté par les conseils et indications de ce denier, il ne sut pas résister aux pressions que le monde profane, et tout particulièrement certains milieux ecclésiastiques, exerçaient sur les versants les plus faibles de sa mentalité (32), finissant ainsi par se mettre de lui-même «hors jeu», tout en entraînant malheureusement dans sa chute d’autres Maçons qui n’eurent pas la force de rester fidèles à l’initiation reçue. D’autre part, René Guénon avait mis en garde ceux qui pouvaient avoir tendance à s’aventurer d’une «âme légère» sur le chemin initiatique, en leur signalant les risques et les pièges qui se seraient dressés devant eux: et c’est justement par ses propres paroles que nous voudrions clore la présente étude, en souhaitant que leur contenu, qui se prête si bien à décrire le triste destin de Jean Reyor, puisse servir d’avertissement à ceux qui, même inconsciemment, pourraient être tentés de sous-estimer l’engagement et la détermination nécessaires pour diriger leurs propres pas vers «la route des Maîtres Maçons»: «nous nous adressons à ceux qui peuvent et veulent comprendre à leur tour, quels qu'ils soient, et d'où qu'ils viennent, mais non à ceux que l'obstacle le plus insignifiant ou le plus illusoire suffit à arrêter, qui ont la phobie de certaines choses ou de certains mots, ou qui se croiraient perdus s'il leur arrivait de franchir certaines limitations conventionnelles et arbitraires. Nous ne voyons pas, en effet, quel parti l'élite intellectuelle pourrait tirer de la collaboration de ces esprits craintifs et inquiets; celui qui n'est pas capable de regarder toute vérité en face, celui qui ne se sent pas la force de pénétrer dans la "grande solitude", suivant l'expression consacrée par la tradition extrême-orientale (et dont l'Inde aussi a l'équivalent), celui-là ne pourrait aller bien loin dans ce travail métaphysique dont nous avons parlé, et dont tout le reste dépend strictement. Il semble qu'il y ait, chez certains, comme un parti pris d'incompréhension; mais, au fond, nous ne croyons pas que ceux qui ont des possibilités intellectuelles vraiment étendues soient sujets à ces vaines terreurs, car ils sont assez bien équilibrés pour avoir, presque instinctivement, l'assurance qu'ils ne courront jamais le risque de céder à aucun vertige mental; cette assurance, il faut bien le dire, n'est pas pleinement justifiée tant qu'ils n'ont pas atteint un certain degré de développement effectif, mais le seul fait de la posséder, sans même s'en rendre compte très nettement, leur donne déjà un avantage considérable. Nous ne voulons pas, en cela, parler de ceux qui ont en eux-mêmes une confiance plus ou moins excessive; ceux dont il s'agit mettent en réalité, même s'ils ne le savent pas encore, leur confiance dans quelque chose de plus haut que leur individualité, parce qu'ils pressentent en quelque sorte ces états supérieurs dont la conquête totale et définitive peut être obtenue par la connaissance métaphysique pure. Quant aux autres, à ceux qui n'osent aller ni trop haut ni trop bas, c'est qu'ils ne peuvent voir au delà de certaines bornes, hors desquelles ils ne savent même plus distinguer le supérieur de l'inférieur, le vrai et le faux, le possible et l'impossible; s'imaginant que la vérité doit être à leur mesure et se tenir à un niveau moyen, ils se trouvent à l'aise dans les cadres de l'esprit philosophique, et, alors même qu'ils se seront assimilé certaines vérités partielles, ils ne pourront jamais s'en servir pour étendre indéfiniment leur compréhension» (33).