a cura di
Heredom
Extrait de la
Rivista di Studi Tradizionali
N° 94
Janvier - Juin 2002

Traduction par
Claude Cuvillier

 

Confusions

Confusions

 

 

Pietro Nutrizio

 

  1. Nous examinons ce petit article dans la forme sous laquelle il est actuellement publié sur Internet par les soins de la «Fondation Evola», c’est à dire «sans les petites coupures (qui n’ont, selon nous, pas d’incidence) effectuées par le journal ["Il Corriere delle Sera"]».
  2. Les lecteurs qui ont pris connaissance du n° 92 de la «Rivista di Studi Tradizionali» savent quelle valeur celle-ci accorde à l’action du Centre d’Etudes Métaphysiques de Milan. Dans son n° 3, la revue «Il Messaggio» a répondu à l’appréciation que nous avions émise sur la qualité de ses activités par un article qui met en cause notre compréhension de la nécessité (nous en reparlerons ici), pour quiconque aborde la «voie», d’adopter le pratique d’un «exotérisme». Après tout ce que la «Rivista di Studi Tradizionali» a écrit à ce sujet depuis des décennies, nous considérons cette tentative de réponse comme franchement hors de propos car elle ne sait que «s’escrimer à vide»; c’est pourquoi la «Rivista di Studi Tradizionali» ne reviendra pas sur l’argument du C.E.M., estimant avoir dit tout ce qu’elle pensait nécessaire.
  3. C’est dans le n° 39 de la «Rivista di Studi Tradizionali» que nous avons abordé pour la première fois la question des rapports doctrinaux entre Guénon et Evola, dans un article intitulé «Des implications politiques dans l’œuvre de René Guénon?» (également paru dans le n° triple 21 à 23 de «Vers la Tradition»). Cela n’implique évidemment pas que d’autres, avant et après nous, ne l’aient examinée par ailleurs ici même.
  4. Si nous avons utilisé la prudente expression pas d’«opposition» personnelle particulière, c’est en toute connaissance de cause, car, si l’attitude de Guénon à l’égard d’Evola fut toujours empreinte d’une certaine disponibilité et d’élégance - pour les raisons que nous exposerons ensuite -, les choses en allèrent de façon plutôt ambiguë de la part d’Evola. En effet, si, du vivant de Guénon, Evola s’exprima avec ce que nous pourrions appeler de la déférence dans ses lettres (comme on le déduit des réponses de Guénon) et aussi dans ses ouvrages, il en fut tout autrement dans sa façon de s’exprimer vis-à-vis du métaphysicien égyptien (Guénon prit la nationalité égyptienne dans les dernières années de sa vie) telle qu’elle ressort des livres qu’il écrivit après la mort de celui-ci. A la vérité, ce désaccord… posthume se manifesta constamment chez Evola sur des thèmes ayant trait aux points de vue doctrinaux fondamentaux exprimés dans l’œuvre de René Guénon, et de nulle autre façon: ce fut comme si la disparition physique de Guénon avait permis à Evola d’exposer impunément des vues qui, si Guénon avait été vivant, auraient été inexorablement réfutées par des arguments auxquels il n’aurait rien pu opposer; et cela suffit à montrer de quelle qualité était l’«héroïsme» qu’il portait aux nues.
    A titre d’exemple, nous reproduirons ci-dessous certaines affirmations d’Evola qui parurent dans l’article «René Guénon e il tradizionalismo intégrale» publié dans la revue «La Destra» de 1973: «Parler des considérations particulières touchant à ce domaine de la réalisation en examinant le livre de Guénon intitulé Aperçus sur l’Initiation déborderait le cadre de la présente étude, et cette revue n’est pas le lieu le plus adapté pour les développer. Nous signalerons seulement qu’il convient de faire des réserves quant à la possibilité que Guénon envisage de façon quasi exclusive. Il insiste sur la nécessité du rattachement à une "chaîne" donnée, à une "organisation régulière" donnée et transmettant une influence spirituelle». C’est là, comme on le verra, l’un des points - et non le seul - par rapport auxquels les conceptions d’Evola sont à considérer comme étant en total désaccord avec la doctrine traditionnelle exposée dans l’œuvre de Guénon.
    C’est sur ce point, que nous évoquons incidemment, de la nécessité - que l’on ne peut pas négliger - du rattachement à une organisation régulière de caractère initiatique en matière de «réalisation», que l’écrivain (et anthroposophe) italien Massimo Scaligero émet ses «objections», dans l’article «Esotérisme moderne: l’œuvre et la pensée de René Guénon», paru dans la revue «Imperium» (mai 1950). René Guénon eut encore le temps de répondre aux incongruités contenues dans ce texte par son article intitulé «Métaphysique et dialectique», devenu ensuite le chapitre II de Initiation et Réalisation spirituelle; après avoir lu le livre de Renato Del Ponte: Evola e il magico «gruppo di Ur», il ne fait pour nous aucun doute que le texte de Scaligero a été rédigé sous l’ «inspiration» de Julius Evola, avec lequel le premier était en relation plutôt étroite. Autre remarquable exemple... d’héroïsme.
  5. D’autre part, si l’on va un peu au fond des choses, est-ce qu’il existe pour un «ésotériste» vrai quelque chose qui puisse être entendu comme un «exotérisme»? Voici ce que dit expressément René Guénon dans son article sur la «Nécessité de l’exotérisme traditionnel» (p. 74 de Initiation et Réalisation spirituelle, Ed. Traditionnelles, 1975):
    «Nous ajouterons que, en réalité, l’exotérisme, bien loin d’être rejeté, doit être transformé dans une mesure correspondant au degré atteint par l’initié, puisque celui-ci devient de plus en plus apte à en comprendre les raisons profondes, et que, par suite, ses formules doctrinales et ses rites prennent pour lui une signification beaucoup plus réellement importante que celle qu’elles peuvent avoir pour le simple exotériste, qui en somme est toujours réduit, par définition même, à n’en voir que l’apparence extérieure, c’est à dire ce qui compte le moins quant à la "vérité" de la tradition envisagée dans son intégralité».
  6. Comme indiqué en note 3, la «Rivista di Studi Tradizionali» a maintes fois abordé par le passé le sujet des limitations intellectuelles qui condamnaient Evola à s’occuper de thèmes traditionnels sans tenir compte de la question des principes métaphysiques dont dépendait la façon d’en traiter et de les exposer. Nous reprendrons ici quelques considérations principalement développées à ce propos par notre collaborateur G. Ponte.
    Voici d’abord quelques extraits de son article intitulé «La dottrina del risveglio, de Julius Evola» (paru in «R.S.T.» n° 67, juillet-décembre 1988, pp. 118-120 et 126-127, repris de la «R.S.T.» n° 4, juillet-septembre 1962):
    «[...] Tous ces mérites plutôt rares de l’ouvrage rendent d’une certaine manière plus graves les réserves qui s’imposent. Malheureusement, en effet, même dans ce cas la tendance à la compréhension des doctrines traditionnelles apparaît entravée et détournée par des préjugés trop chers à l’auteur et trop inhérents à sa mentalité pour ne pas s’insinuer dans tout l’exposé, déterminant le style très personnel, altérant la portée de la doctrine examinée et réussissant même à l’utiliser pour se conforter. Et c’est précisément sur cette utilisation abusive d’éléments traditionnels pris comme points de repère que nous devrons maintenant nous arrêter.
    Un premier signe de l’altération indiquée apparaît déjà dans la présentation des deux parties du livre, qui devraient correspondre, d’une certaine façon, aux aspects «"spéculatif" et "opératif", et sont intitulées "Le Savoir" et "L’Action", avec une évidente prééminence de la seconde sur le premier; et le fait de désigner par le terme "action" ce qui se rapporte à la réalisation spirituelle risque en lui-même d’ouvrir la voie à une inversion des rapports normaux entre les domaines respectifs de l’action et de la Connaissance. Il ne s’agit pas ici d’une simple impropriété de langage, non plus que lorsque Evola affirme que l’action est le seul organe démonstratif de l’Absolu, qui est assurément infiniment au-delà du domaine contingent de l’action, quelque extension prétendrait-il donner à cette dernière. [...]
    Il définit entre autres l’ascèse comme une méthode de soumission à un "principe central", et ajoute que "le renforcement ascétique de la personnalité est la base, neutre en elle-même et utilisable en sens différents voire même opposés, de toute ‘réalisation transcendante’". Cette affirmation peut être vraie d’un certain point de vue, mais, comme l’auteur, lorsqu’il parle de "personnalité", ne se réfère pas au domaine supra-individuel, il est bon de rappeler que la voie de la réalisation spirituelle n’a absolument pas pour but le renforcement de l’individualité, qui équivaudrait proprement au renforcement d’une illusion, mais plutôt sa disparition face au Principe universel en lequel réside sa réalité même; alors qu’au contraire c’est justement dans le "sens opposé", c’est à dire dans la "magie noire" ou dans la "contre-initiation", qu’a lieu ce renforcement illusoire au point de rendre l’être humain incapable de se réintégrer dans le Principe. C’est pourquoi il est de la plus grande importance d’exclure toute ambiguïté dès le départ, au moyen d’un indispensable processus de purification de l’être qui implique la soumission à l’influence spirituelle à laquelle il se rattache, en particulier par l’initiation. [...]
    Nous devons enfin observer que l’auteur utilise le terme pali "arya" de façon quelque peu abusive. Cet adjectif (en sanscrit "ârya") ne désigne en réalité absolument pas une race, mais se rapporte dans le sens le plus strict aux membres des trois premières castes hindoues, ou, selon une autre acception (comme celle que l’on trouve dans des textes bouddhiques), peut se rapporter à tous ceux qui ont atteint une réalisation spirituelle effective ou sont qualifiés pour l’atteindre. Evola étend au contraire cette désignation à des traditions depuis longtemps éteintes, de certains peuples européens, suivant une mode tout autre que justifiée qui servit à ennoblir une "volonté de puissance" qui n’avait, et n’a assurément, rien de traditionnel. Usant de cet expédient, il entend établir une espèce de parenté entre l’Europe actuelle et le monde où naquit le Bouddhisme ; et cela devient un argument, complètement infondé, pour justifier la prétendue application pratique des enseignements du Bouddha par les Occidentaux, qui revivifieraient ainsi un patrimoine traditionnel oublié, comme si une semblable vivification pouvait se faire par des prises de position purement individuelles.
    Tout cela se rattache naturellement à ce que nous disions précédemment à propos de la "race héroïque", et nous ne nous arrêterons pas davantage sur ce sujet.
    De telles conceptions peuvent au fond se ramener à ce même défaut de compréhension dont nous avons parlé qui permet d’apprécier partout et de façon unilatérale ce qui semble correspondre à l’aspect actif ou "dominateur" : signe d’une exaltation passionnelle autant que simpliste plutôt que d’une claire intuition métaphysique propre à reconduire au Principe universel, qui serait indispensable mais se trouve au contraire fondamentalement absent ; de sorte que, alors que précisément on peut croire combattre la "subversion" et les forces de la "contre-tradition", on est en réalité conduit sur le même plan que celui où celle-ci détient son pouvoir illusoire».
    Toujours de G. Ponte, voici deux autres passages, tirés de l’article «Julius Evola, ou le rhinocéros sur l’asphalte» («R.S.T.» n° 8, juillet-septembre 1963, pp. 193-194 et 197-198) :
    «Le déséquilibre existant entre les théories de l’auteur et les doctrines traditionnelles auxquelles il croit pouvoir se référer apparaît ensuite plutôt nettement, par exemple, dans l’ouvrage "L’Homme comme Puissance" (1930, 2e éd.: "Le Yoga de la Puissance"), qui se présente comme un essai sur le tantrisme. Sans doute notre auteur a-t-il étudié avec un remarquable intérêt les traductions et les ouvrages de John Woodroffe sur le sujet et son livre rapporte de nombreux détails à ce propos, combattant justement beaucoup d’erreurs d’interprétation occidentales; mais la construction demeure cependant typiquement celle de sa philosophie, même traduite d’une façon moins naïvement exaltée, surtout dans l’édition de 1949. Et il est important de souligner que l’auteur, en flagrante contradiction avec tout enseignement traditionnel, traite des méthodes initiatiques du tantrisme comme si lui-même était en mesure de les adapter à l’usage de "profanes" tels les Occidentaux, en dehors de tout rattachement traditionnel: entre autres, il en arrive ainsi à recommander des pratiques de "visualisation" et d’autosuggestion, consistant par exemple à répéter "jusqu’à saturation complète" la formule "Je possède la Puissance"! [...]
    Dans l’œuvre d’Evola, quels que soient les divers vocables utilisés, la "voie" est constamment imaginée comme un "renforcement" de l’individualité, jusqu’à un prétendu "inconditionné"; et c’est à cela que se rattache naturellement, en particulier, cet idéal "viril" (en opposition marquée avec tout ce qui est "féminin") qui s’exprime si souvent dans ses livres. Une semblable conception est en elle-même clairement incompatible avec toute doctrine traditionnelle orthodoxe. Comme nous l’indiquons déjà ailleurs, l’un des préalables à toute réalisation au-delà du plan humain consiste en fait, et au contraire, à atteindre un parfait équilibre entre les aspects masculin et féminin, ou, pour s’exprimer en termes plus généraux, entre les aspects actif et passif, entre le yang et le yin de la tradition chinoise : ce n’est pas pour rien que l’état primordial et central humain est symbolisé par l’androgyne, duquel on peut dire qu’il est pleinement "yang" par rapport à la Terre en même temps qu’il est pleinement "yin" par rapport au Ciel, et il n’est pas possible de penser entreprendre la voie "céleste" sans être tout d’abord rétabli dans cet état. Soulignons que, conformément à toutes les données traditionnelles, il s’agit d’une condition qui comporte déjà la pleine "domination" de tous les éléments corporels et psychiques du monde terrestre.
    Pour ce qui concerne ensuite la réalisation effective de ce qui est au-delà de l’état humain, l’idée d’un renforcement de l’individualité est encore moins applicable. Comme nous le soulignons déjà dans l’examen de "La Dottrina del risveglio", il s’agit alors plutôt de la disparition de l’individualité (comme de toute illusion de "séparativité") face au Principe universel en lequel seul réside sa réalité même. Mais sans doute notre auteur n’a-t-il jamais pu voir en tout cela autre chose que des "abstractions"».
  7. Cette dernière remarque est en relation, comme nous le verrons dans la seconde partie de cette étude, avec la nécessité, dans laquelle se trouvait pourtant Guénon, d’assurer sa vie quotidienne grâce aux revenus de la partie de son travail qui n’avait pas de rapport direct avec sa fonction première. Dans ce cas, cependant, les deux facteurs avaient un certain rapport, comme cela ressort du passage que nous avons cité.
  8. Cette dernière observation de Guénon, extrêmement importante du point de vue où fut rédigée son œuvre tout entière, est, comme on le voit, en rapport avec ce que nous indiquions incidemment en disant que ce qui fit défaut à Evola, ce fut de reconnaître l’importance essentielle que revêt dans cette œuvre la considération de la métaphysique pure et le fait de procéder avant tout en fonction de l’assimilation de ses principes.
    Quand on envisage les choses dans la perspective ainsi ouverte par René Guénon, perspective essentielle et inlassablement rappelée dans tous ses écrits, on voit que sont remises à leur place les deux façons de voir et de se situer que sont celle d’Evola et celle de Felice Pallavicini telle que cette dernière se manifeste dans les premiers numéros de sa revue «Il Messaggio». La première, comme on l’a vu, est fausse, la seconde velléitaire et imaginaire par rapport au but indiqué par Guénon ; voyons à ce propos le long passage suivant de La Crise du Monde moderne (fin du ch. VI: «Le chaos social»):
    «Ces quelques réflexions nous paraissent suffisantes pour caractériser l’état social du monde contemporain, et pour montrer en même temps que, dans ce domaine aussi bien que dans tous les autres, il ne peut y avoir qu’un seul moyen de sortir du chaos: la restauration de l’intellectualité et, par suite, la reconstitution d’une élite, qui, actuellement, doit être regardée comme inexistante en Occident, car on ne peut donner ce nom à quelques éléments isolés et sans cohésion, qui ne représentent en quelque sorte que des possibilités non développées. En effet, ces éléments n’ont en général que des tendances ou des aspirations, qui les portent sans doute à réagir contre l’esprit moderne, mais sans que leur influence puisse s’exercer d’une façon effective; ce qui leur manque, c’est la véritable connaissance, ce sont les données traditionnelles qui ne s’improvisent pas, et auxquelles une intelligence livrée à elle-même, surtout dans des circonstances aussi défavorables à tous égards, ne peut suppléer que très imparfaitement et dans une bien faible mesure. Il n’y a donc que des efforts dispersés et qui souvent s’égarent, faute de principes et de direction doctrinale: on pourrait dire que le monde moderne se défend par sa propre dispersion, à laquelle ses adversaires eux-mêmes ne parviennent pas à se soustraire. Il en sera ainsi tant que ceux-ci se tiendront sur le terrain "profane", où l’esprit moderne a un avantage évident, puisque c’est là son domaine propre et exclusif; et d’ailleurs, s’ils s’y tiennent, c’est que cet esprit a encore sur eux, malgré tout, une très forte emprise. C’est pourquoi tant de gens, animés cependant d’une incontestable bonne volonté, sont incapables de comprendre qu’il faut nécessairement commencer par les principes, et s’obstinent à gaspiller leurs forces dans tel ou tel domaine relatif, social ou autre, où rien de réel ni de durable ne peut être accompli dans ces conditions. L’élite véritable, au contraire, n’aurait pas à intervenir directement dans ces domaines ni à se mêler à l’action extérieure ; elle dirigerait tout par une influence insaisissable au vulgaire, et d’autant plus profonde qu’elle serait moins apparente [souligné par nous]. Si l’on songe à la puissance des suggestions dont nous parlions plus haut, et qui pourtant ne supposent aucune intellectualité véritable, on peut soupçonner ce que serait, à plus forte raison, la puissance d’une influence comme celle-là, s’exerçant d’une façon encore plus cachée en raison de sa nature même, et prenant sa source dans l’intellectualité pure, puissance qui d’ailleurs, au lieu d’être amoindrie par la division inhérente à la multiplicité et par la faiblesse que comporte tout ce qui est mensonge ou illusion, serait au contraire intensifiée par la concentration dans l’unité principielle et s’identifierait à la force même de la vérité.»
    Nous avons dit plus haut que la «Rivista di Studi Tradizionali» ne voulait plus s’occuper des faits et gestes du chef du C.E.M., et cette citation semble aller contre ces bonnes résolutions ; or, après avoir lu ce passage de René Guénon qui s’accorde si bien à ce que disait le précédent article de A. Balestrieri sur cet institut, nous avons été incapable de résister à la tentation de le reproduire; et cela, même si nous sommes quasiment convaincu que la méditation de ces paroles, à supposer qu’elle existe, ne servira pas à freiner la «volonté de puissance» du personnage en question, qui, au fond et quoi qu’il en dise, a été contaminé par les idées d’Evola beaucoup plus qu’il ne le croit lui-même. Ce qui ramène sa contestation «doctrinale» de ce dernier, justifiée en elle-même et par elle-même, à presque rien.
  9. Le fait que, d’autre part, Evola fut fondamentalement incapable d’approcher avec quelque profit l’aspect le plus profond des doctrines exposées par René Guénon, est ce qu’il démontra encore expressément dans les assertions suivantes, contenues elles aussi dans l’article «René Guénon e il tradizionalismo integrale» paru en 1973: «[...] souvent, ce que Guénon présente comme une métaphysique dans un sens transcendant spécial, terminologie mise à part, se différencie peu, au fond, de ce qui porte ce nom dans l’histoire de la philosophie profane occidentale et se résout souvent en abstractions plutôt ennuyeuses, comme c’est par exemple le cas de toutes les dissertations sur la "Possibilité universelle" et similaires» [souligné par nous].
Comme nous devons prendre la parole à propos des deux circonstances qui justifient le titre donné à cet article, nous sommes contraint, pour commencer, de revenir sur des événements qui remontent à quelques temps. Précisons toutefois que ce ne sont pas les événements en eux-mêmes qui ont retenu notre attention, ni les personnes impliquées, car ils ne présentent pour nous qu'un intérêt très relatif, mais les dispositions d'esprit - incorrectes dans la perspective adoptée par la «Rivista di Studi Tradizionali» - qui ont joué sur les deux circonstances que nous allons examiner. Circonstances qui, en l'occurrence, sont de nature à générer de considérables confusions dans le domaine des études dont s'occupe la «Rivista di Studi Tradizionali».

La première d'entre elles, et où se manifeste une mentalité qui a certainement contribué à engendrer la deuxième - plus grave encore car plus subtile dans ses conséquences potentielles -, est la suivante.

Le 11 juillet 2000 parut dans le «Corriere della Sera» un petit article intitulé «Mais y a-t-il vraiment une différence entre Evola et Guénon?» (1), dont le contenu entendait s'opposer dans une certaine mesure à celui d'un entretien précédemment accordé le 5 juillet 2000 par Felice Pallavicini au journaliste Sandro Scabello et paru dans le même journal sous le titre «Evola, traître de l'esprit». L'article du 11 était signé Alessandro Grossato, professeur en Histoire et Institutions de l'Asie méridionale à la faculté des Sciences politiques de Gorizia et membre de la «Fondation Julius Evola» de Rome.

Comme ces deux textes situaient leurs auteurs respectifs dans des perspectives manifestement différentes voire même opposées, ils n'offraient par conséquent aucune possibilité de concorder sur tel ou tel des sujets abordés; nous ne voyons donc pas en quoi celui de A. Grossato pouvait prétendre constituer une rectification des contenus du précédent; en effet, dans celui de F. Pallavicini, il était question (ou prétendument question) (2) d'idées, alors que dans celui de A. Grossato il s'agissait de faits. Remarquons toutefois que ce dernier aurait eu l'ambition de traiter d'idées mais que, pour «prouver» la justesse des positions qu'il avait à défendre, c'est à l'exposé d'épisodes historiques, donc de «faits», qu'il a recouru, ce qui nous conduit à lui opposer une observation faite par René Guénon (in Autorité spirituelle et pouvoir temporel, ch. VIII, Ed. Véga 1976, p.97, note 2) au sujet d'individualités affligées des limitations occidentales modernes mais qui prétendent néanmoins disserter sur des questions doctrinales: «[ils] croient pouvoir tout ramener à une simple question d'"historicité", ce qui constitue une des formes de la moderne "superstition du fait"».

A cette objection, A. Grossato pourrait rétorquer que son article ne traitait pas directement de questions doctrinales, mais des relations, non hostiles, existant entre deux hommes; or, en quoi ce détail «historique» peut-il bien intéresser quiconque s'occupe de la vérité des idées? Et en outre n'est-ce pas le titre lui-même qui demande: «Mais y a-t-il vraiment une différence entre Evola et Guénon?» Cela aussi constitue un indice du «niveau» auquel A. Grossato aurait voulu se placer pour traiter la question tout entière, à l'aide d'éléments exclusivement déduits du domaine sensible.

De plus, dans le bref «morceau» d'écriture qu'il présentait, A. Grossato soutenait - ou le laissait faire au «Corriere della Sera» (dans l'hypothèse où ce serait à ce dernier qu'il faudrait imputer le sous-titre) - qu'«il n'est pas vrai qu'il y eut opposition entre les deux penseurs traditionalistes», insinuant ainsi une douteuse équivalence intellectuelle entre les deux auteurs dans une affirmation dont, au surplus, les deux derniers termes s'exposent à une «mise au point» tout autre que de mince importance. Connaissant un peu les travaux de A. Grossato, nous devons avouer que, sincèrement, nous ne nous attendions pas à une telle bévue de sa part; elle dénonce une superficialité qui ne nous paraissait pas présente dans les textes que nous avions pu lire de lui jusqu'ici.

Dans le chapitre XXXI, «Tradition et traditionalisme», du Règne de la Quantité et les Signes des Temps (chapitre sur lequel nous invitons à réfléchir tous ceux qui s'intéressent à cette question), René Guénon déclare, parmi beaucoup d'autres choses: «[...] l'idée même de la tradition a été détruite à un tel point que ceux qui aspirent à la retrouver ne savent plus de quel côté se diriger, et qu'ils ne sont que trop prêts à accepter toutes les fausses idées qu'on leur présentera à sa place et sous son nom. [...]. Ceux dont nous venons de parler sont ceux que l'on peut qualifier proprement de "traditionalistes", c'est à dire ceux qui ont seulement une sorte de tendance ou d'aspiration vers la tradition, sans aucune connaissance réelle de celle-ci; on peut mesurer par là toute la distance qui sépare l'esprit "traditionaliste" du véritable esprit traditionnel, qui implique au contraire essentiellement une telle connaissance, et qui ne fait en quelque sorte qu'un avec cette connaissance même. En somme, le "traditionaliste" n'est et ne peut être qu'un simple "chercheur", et c'est bien pourquoi il est toujours en danger de s'égarer, n'étant point en possession des principes qui seuls lui donneraient une direction infaillible; [...]» [souligné par nous].

Comprise dans sa juste portée, cette définition marque à elle seule une profonde distinction entre «traditionalité» et "traditionalisme", et, alors qu'elle place Evola dans le second domaine indiqué, c'est Guénon seul qu'elle situe dans le premier, car c'est bien lui qui donna cette définition, celle-ci étant circonstanciée dans toutes ses implications principalement dans le chapitre signalé. Quant à l'utilisation du mot «penseur» pour désigner René Guénon (mais qui conviendrait fort bien à Evola...), et après avoir lu le petit ouvrage de A. Grossato intitulé Principes et lois du symbolisme traditionnel dans l'oeuvre de René Guénon, nous nous demandons ce qui a bien pu arriver entre-temps à son auteur...

Quoi qu'il en soit, la controverse provoquée par les observations faites une première fois sur Evola dans le «Corriere della Sera», et réitérée une seconde toujours sur le même, nous donne l'occasion de reprendre, peut-être plus clairement et complètement que nous ne l'avions fait voici quelques années, le thème de la différence qui, selon nous, sépare l'oeuvre de Guénon de celle d'Evola, différence que peu de gens semblent savoir faire (3). Cette confusion est la première que nous aborderons dans cet article, et, comme pour la seconde qui concerne elle aussi René Guénon, c'est toujours la même personne qui en est maintenant le protagoniste, y serait-elle mêlée à d'autres.

S'il est vrai, comme on peut le déduire des lettres que René Guénon a adressées à Evola, qu'il n'y eut pas d' «opposition» personnelle particulière entre les deux hommes (cela surtout grâce à la grande patience et courtoisie du premier à l'égard de tous ses correspondants), il n'est pas vrai pour autant qu'il n'y eut pas une indiscutable différence entre les contenus de leurs oeuvres respectives; cette différence, essentielle et génératrice de toutes les divergences qui n'en furent que la conséquence, portait sur les points de vue - ou, si l'on peut dire, sur les «lieux d'origine» - desquels découlaient les exposés de chacun des deux auteurs (4).

La doctrine dont l'oeuvre de Guénon véhicula l'expression était - et est évidemment encore pour ceux qui sont capables d'en saisir la nature et la signification ultime - une doctrine impersonnelle, d'origine supra-individuelle (ce qui correspond à la signification que René Guénon attribuait à l'adjectif «traditionnel», qu'il avait «redécouvert» aux Occidentaux) et c'est une doctrine dont le seul élément susceptible d'être rapporté aux facultés d'un être humain est la forme adoptée pour l'exposer; comme Guénon eut l'occasion de le dire à maintes reprises aussi bien publiques que privées, ses écrits sont une adaptation de l'expression de la doctrine immuable à la mentalité et aux capacités de réception d'un type humain déterminé (en l'occurrence l'homme occidental moderne).

Si Julius Evola avait été en mesure d'accomplir son «travail» en se servant correctement de ses capacités individuelles (car, même dans certaines limites qui se révèleront finalement plus ou moins restreintes, il s'agissait d'un personnage incontestablement attiré par les considérations exposées dans les écrits de René Guénon, comme il le reconnut lui-même vers la toute fin de sa vie), ce «travail», disons-nous, pour être véritablement traditionnel, aurait dû consister en un «commentaire» de l'oeuvre de René Guénon, ou tout au moins de certains de ses points, ce qui aurait été le témoignage d'un effort visant à se conformer aux idées que Guénon exposait à l'attention de ceux qui étaient aptes à les comprendre; ce n'est que de cette façon que l'expression écrite d'une telle conformité aurait pu avoir elle aussi une indéniable valeur.

Nous ne croyons pas trop nous tromper en disant que c'était cette possible «ouverture» aux idées exposées par Guénon qui avait attiré l'intérêt que celui-ci manifesta constamment pour la personne et les écrits d'Evola, comme l'indique à juste raison le professeur Grossato.

En fait, tel fut en partie l'un des caractères des écrits d'Evola; mais cela se limita exclusivement aux aspects touchant à la «critique» traditionnelle du monde moderne exposée dans les livres de Guénon, critique qui, d'une certaine manière, correspondait bien au tempérament d'Evola (plutôt que «critique» mieux vaudrait dire «jugement», mais c'est là plus qu'une nuance qu'Evola ne comprit évidemment jamais).

Malheureusement, pour ce qui concerne un second aspect de l'exposé de Guénon, cette notion d'effort à développer pour s'adapter aux conceptions progressivement exprimées par l'auteur fit défaut à Evola, probablement aussi - mais pas seulement - en raison de ses propensions de jeunesse pour la pensée philosophique allemande ; il se trouve que ce second aspect était celui, de très loin le plus essentiel, qui avait trait à la doctrine métaphysique pure, c'est à dire l'aspect qui, par conséquent, aurait dû demeurer le plus hors d'atteinte de l'opinion individuelle. Cette seconde partie de l'oeuvre de Guénon dont l'accès fut fermé à Evola était en effet celle où les principes, étant d'ordre universel, ne pouvaient être soumis à discussion humaine, et devaient être «assentis» - d'abord -, pour être - ensuite - assimilés au cours d'un travail de «réalisation» spirituelle véritable.

Une autre des raisons pour lesquelles Evola échoua dans ce qui aurait pu constituer le second aspect de sa possible entreprise (aspect qui en réalité aurait dû, par ordre d'importance, être le premier qu'il lui aurait fallu aborder intellectuellement si son entreprise avait été «régulièrement» conçue), cette raison consiste en ce que deux choses lui manquèrent: l'acceptation de l'une des notions fondamentales qui sous-tendent l'oeuvre de Guénon, et, par voie de conséquence, sa mise en pratique. Cette notion, c'est l'obligation absolue, pour quiconque aspire à obtenir le résultat (ou du moins le début du résultat) d'une réalisation spirituelle, d'adopter en ce qui le concerne tous les éléments, exotériques et ésotériques, d'une tradition orthodoxe «vivante» (5); pour pallier la carence fondamentale qui était la sienne, et dont les effets se manifestaient avec toujours plus d'évidence au fur et à mesure du développement de son oeuvre qui s'éloignait de plus en plus de celle de Guénon en ce qui aurait dû en constituer les «racines», Evola inventa la notion d'«équation personnelle» de Guénon.

En réalité, cette formule, étant l'exacte expression d'une limite, se serait parfaitement adaptée à son propre cas; et nullement au cas de celui dont il était le débiteur pour tous les éléments théorico-doctrinaux sur lesquels il s'appuyait plus ou moins consciemment pour développer ceux d'entre ses travaux qui présentaient quelque intérêt. Malheureusement pour lui (et plus encore pour les lecteurs qui se fiaient à lui), même les éléments doctrinaux utilisés n'étaient pas des plus fondamentaux de l'oeuvre de Guénon, car ils ne constituaient, envisagés selon la nature et la mentalité de celui qui les employait, que de simples applications, qui plus est mal comprises, des principes recteurs de cette oeuvre; pour comble de mésaventure, il s'agissait en outre d'applications parmi les plus secondaires (et interprétées - redisons-le - selon ses «goûts» personnels), car se situant dans le domaine de l'action extérieure et sociale (6).

De là tous les dégâts que l'assimilation des «théories» d'Evola peut avoir provoqués dans les facultés mentales et d'action de ceux qui, entre autres et sans nul doute bien inférieurs à lui, ont pu être séduits par elles (ou l'être encore), théories qui, toutes, ne sont que le fruit de ses propres vues individuelles quand bien même certaines d'entre elles prendraient leur point de départ dans des conceptions exposées par Guénon mais comprises en dehors de leur principes générateurs, qui en furent évacués.

Mais revenons à l'article dont nous parlions au début: A. Grossato, dans son exposé des éléments «factuels» qu'il croit susceptibles d'«apporter la preuve par trop évidente que René Guénon accordait une grande importance à cette oeuvre [d'Evola]», ajoute que «Du reste, comme on le sait, Evola entretint une étroite correspondance avec Guénon et qui se poursuivit jusqu'à la veille de la mort de ce dernier en 1951», puis renchérit en ces termes: «Si Guénon avait conçu de sérieuses réserves mentales vis-à-vis de l'oeuvre d'Evola, il aurait assurément été le premier à les manifester. Or, au contraire, il alla jusqu'à collaborer par ses propres articles à "Il Regime fascista", de février 1932 jusqu'à février 1940, pour un total de vingt-cinq bonnes contributions.» A propos de cette collaboration tant vantée dans certains milieux, probablement A. Grossato ignore-t-il ce que Guénon écrivit à l'un de ses correspondants (27.1.1934): «Tout cela [ses articles] est peut-être bien peine perdue, étant donné ce qu'est la mentalité des gens, mais il se peut tout de même que cela tombe sur quelques personnes qui soient susceptibles de comprendre».

Sans compter, ensuite, que A. Grossato néglige encore un détail qui par contre a lui aussi une importance non négligeable: à l'époque dont nous parlons (années 1930), les ressources financières de Guénon (qui commençait entre autres à avoir charge de nouvelle famille), issues de ses «droits d'auteur» sur l'oeuvre publiée et diffusée alors, lui procuraient à grand-peine de quoi affranchir le courrier qu'il devait expédier à ses correspondants. Ce que nous venons de dire pourra peut-être paraître «prosaïque» et inopportun, mais ce sont là des choses qui ont elles aussi leur poids, et que les professeurs d'université, séant en leur chaire, semblent avoir un peu trop tendance à oublier (7).

Mais venons-en à des sujets moins superficiels: pour étayer son opinion (et celles de nombreux autres) selon laquelle les relations «entre Evola et Guénon [furent] non seulement cordiales mais surtout basées sur une estime et collaboration intellectuelle réciproque» [souligné par nous], A. Grossato a republié deux «recensions inédites» de Guénon portant sur des livres d'Evola et desquelles ne ressortent pas de motifs particuliers de désaccord doctrinal; cependant, il a évité de signaler les critiques émises par Guénon sur les conceptions d'Evola dans une autre recension d'un livre de celui-ci et parue dans Formes traditionnelles et Cycles cosmiques, IVe partie, ch. premier: «La Tradition hermétique», article précédemment publié dans «Le Voile d'Isis», n° d'avril 1931:

«Sous ce titre: La Tradizione Ermetica nei suoi Simboli, nella sua Dottrina et nella sua "Ars Regia", M. J. Evola vient de publier un ouvrage intéressant à bien des égards, mais qui montre une fois de plus, s'il en était besoin, l'opportunité de ce que nous avons écrit récemment sur les rapports de l'initiation sacerdotale et de l'initiation royale [cf. Aperçus sur l'Initiation, ch. XL]. Nous y retrouvons en effet cette affirmation de l'indépendance de la seconde, à laquelle l'auteur veut précisément rattacher l'hermétisme, et cette idée de deux types traditionnels distincts, voire même irréductibles, l'un contemplatif et l'autre actif, qui seraient, d'une façon générale, respectivement caractéristiques de l'Orient et de l'Occident. Aussi devons-nous faire certaines réserves sur l'interprétation qui est donnée [dans ce livre] du symbolisme hermétique, dans la mesure où elle est influencée par une telle conception, quoique, par ailleurs, elle montre bien que la véritable alchimie est d'ordre spirituel et non matériel, ce qui est l'exacte vérité et une vérité trop souvent méconnue ou ignorée des modernes qui ont la prétention de traiter ces questions. [...]. En effet, la doctrine ainsi désignée est par là même rapportée à Hermès, en tant que celui-ci était considéré par les Grecs comme identique au Thoth égyptien; et nous ferons remarquer tout de suite que ceci va contre la thèse de M. Evola, en présentant cette doctrine comme essentiellement dérivée d'un enseignement sacerdotal, car Thoth, dans son rôle de conservateur et de transmetteur de la tradition, n'est pas autre chose que la représentation même de l'antique sacerdoce égyptien, ou plutôt, pour parler plus exactement, du principe d'inspiration dont celui-ci tenait son autorité et au nom duquel il formulait et communiquait la connaissance initiatique. [...].

Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans [des] considérations historiques fort complexes; mais, quoi qu'il en soit, nous devons dire que le caractère proprement cosmologique de l'hermétisme, s'il ne justifie pas la conception de M. Evola, l'explique du moins dans une certaine mesure, car les sciences de cet ordre sont effectivement celles qui, dans toutes les civilisations traditionnelles, ont été surtout l'apanage des Kshatryias ou de leurs équivalents, tandis que la métaphysique pure était celui des Brâhmanes. C'est pourquoi, par un effet de la révolte des Kshatriyas contre l'autorité spirituelle des Brâhmanes, on a pu voir se constituer parfois des courants traditionnels incomplets, réduits à ces seules sciences séparées de leur principe, et même déviés dans le sens "naturaliste", par négation de la métaphysique et méconnaissance du caractère subordonné de la science "physique", aussi bien (les deux choses se tenant étroitement) que de l'origine sacerdotale de tout enseignement initiatique, même plus particulièrement destiné à l'usage des Kshatriyas, ainsi que nous l'avons expliqué en diverses occasions [voir notamment Autorité spirituelle et pouvoir temporel] [...].

Un autre point qui nous paraît contestable dans la thèse de M. Evola, c'est l'assimilation qu'il tend presque constamment à établir entre l'hermétisme et la "magie"; il est vrai qu'il semble prendre celle-ci dans un sens assez différent de celui où on l'entend d'ordinaire, mais nous craignons fort que cela même ne puisse que provoquer des confusions plutôt fâcheuses. Inévitablement, en effet, dès qu'on parle de "magie", on pense à une science destinée à produire des phénomènes plus ou moins extraordinaires, notamment (mais non exclusivement) dans l'ordre sensible; quelle qu'ait pu être l'origine du mot, cette signification lui est devenue tellement inhérente qu'il convient de la lui laisser. Ce n'est alors que la plus inférieure de toutes les applications de la connaissance traditionnelle, nous pourrions même dire la plus méprisée, dont l'exercice est abandonné à ceux que leurs limitations individuelles rendent incapables de développer d'autres possibilités; nous ne voyons nul avantage à en évoquer l'idée quand il s'agit en réalité de choses qui, même encore contingentes, sont tout de même notablement plus hautes; et si ce n'est là qu'une question de terminologie, il faut convenir qu'elle a pourtant son importance. Du reste, il se peut qu'il y ait là quelque chose de plus: ce mot de "magie" exerce sur certains, à notre époque, une étrange fascination, et, [...], la prépondérance accordée à un tel point de vue, ne serait-ce même qu'en intention, est encore liée à l'altération des sciences traditionnelles séparées de leur principe métaphysique; c'est sans doute là l'écueil auquel se heurte toute tentative de reconstitution de telles sciences, si l'on ne commence pas par ce qui est véritablement le commencement sous tous les rapports, c'est-à-dire par le principe même, qui est aussi la fin en vue de quoi tout le reste doit être normalement ordonné» (8) [tous les soulignements sont nôtres].

Nous voyons ici traitées, avec beaucoup de délicatesse, toutes les faiblesses de l'individu Evola, nous pourrions dire tous les défauts de l'«équation personnelle» de l'auteur italien, pour reprendre la formule qu'il avait imaginée, comme nous le disions, pour désigner son refus de reconnaître - dans sa manifestation chez Guénon - la supériorité du point de vue de la connaissance sur celui de l'action, supériorité obscurcie par ses propres limites. Certains pourront trouver que, dans ce diagnostic, R. Guénon fait preuve d'un peu trop de délicatesse, mais ils oublieraient ainsi deux choses: d'abord, que Guénon était à la recherche de ceux qui, d'où qu'ils viennent, possédaient l'ouverture intellectuelle requise pour recevoir le point de vue de la tradition, et - en Italie - Evola était l'un des rares qui laissait penser qu'il la possédait dans une certaine mesure (à cet égard, les appréciations émises dans cette recension sur les aspects positifs de l'oeuvre d'Evola sont pour nous très significatives); ensuite, pour qu'un enseignement de type intellectuel (puisque tel était le cas chez Guénon) soit efficace, il ne pouvait opérer que sur un terrain consentant, et, comme il ne s'agissait en aucune façon d'un débat d'idées «polémique» (de type «académique», pour être clair), il fallait éviter le risque de provoquer un rejet immédiat, ce qui aurait compromis dans l'oeuf le développement d'une possibilité apparemment naissante.

De ce second point de vue, et comme le prouveront ensuite les événements, l'affaire fut rapidement entendue pour Evola dont les limitations individuelles prirent prestement le dessus, probablement aussi du fait de cet invincible attrait pour les phénomènes psychiques dont parlait Guénon lorsqu'il l'invitait aimablement à ne pas employer le terme de «magie» de façon inconsidérée (et, au fond, incompétente). Ce fut là le second des facteurs qui contribuèrent à la perte d'un apport efficace d'Evola à un développement régulièrement mené dans un sens traditionnel de la doctrine qu'exposait Guénon.

Au début de son article du 11 juillet 2000, l'auteur dont nous parlons affirme que «L'entretien [...] conduit par Sandro Scabello est de ceux qui ne servent qu'à raviver de vieilles polémiques»; cette assertion est peut-être encore plus contraire à la vérité que toutes les autres, assez hors de propos comme nous l'avons vu. Elle ne cherche en effet qu'à masquer aux yeux des novices les profondes différences qui séparent les écrits de René Guénon de ceux d'Evola, en voulant les faire passer pour le produit d'une «polémique» pure et simple, d'autant plus inconsistante que seulement formelle, comme toutes les polémiques.

Les lecteurs, et particulièrement ceux qui ont abordé depuis peu les ouvrages de ces deux auteurs, pourront donc être intéressés par le rappel, que nous ferons pour terminer cette première partie de notre étude, de ce que René Guénon disait dans La Crise du Monde moderne à propos de la différence existant entre «Connaissance et action» (ch. III de l'ouvrage) et qui est une des différences fondamentales séparant inexorablement les points de vue de l'un et de l'autre, surtout si ces points de vue sont envisagés dans la perspective de leurs conséquences respectives:

«On pourrait dire que l'antithèse de l'Orient et de l'Occident, dans l'état présent des choses, consiste en ce que l'Orient maintient la supériorité de la contemplation sur l'action, tandis que l'Occident moderne affirme au contraire la supériorité de l'action sur la contemplation. Ici, il ne s'agit plus, comme lorsqu'on parlait simplement d'opposition ou de complémentarisme, donc d'un rapport de coordination entre les deux termes en présence, il ne s'agit plus, disons-nous, de points de vue dont chacun peut avoir sa raison d'être et être accepté tout au moins comme l'expression d'une certaine vérité relative; un rapport de subordination étant irréversible par sa nature même, les deux conceptions sont réellement contradictoires, donc exclusives l'une de l'autre, de sorte que forcément, dès que l'on admet qu'il y a effectivement subordination, l'une est vraie et l'autre fausse. Avant d'aller au fond même de la question, remarquons encore ceci: alors que l'esprit qui s'est maintenu en Orient est vraiment de tous les temps, ainsi que nous le disions plus haut, l'autre esprit n'est apparu qu'à une époque fort récente, ce qui, en dehors de toute autre considération, peut déjà donner à penser qu'il est quelque chose d'anormal.

Cette impression est confirmée par l'exagération même où tombe, en suivant la tendance qui lui est propre, l'esprit occidental moderne, qui, non content de proclamer en toute occasion la supériorité de l'action, en est arrivé à en faire sa préoccupation exclusive et à dénier toute valeur à la contemplation, dont il ignore ou méconnaît d'ailleurs entièrement la véritable nature. Au contraire, les doctrines orientales, tout en affirmant aussi nettement que possible la supériorité et même la transcendance de la contemplation par rapport à l'action, n'en accordent pas moins à celle-ci sa place légitime et reconnaissent volontiers toute son importance dans l'ordre des contingences humaines.

Les doctrines orientales, et aussi les anciennes doctrines occidentales, sont unanimes à affirmer que la contemplation est supérieure à l'action, comme l'immuable est supérieur au changement. L'action, n'étant qu'une modification transitoire et momentanée de l'être, ne saurait avoir en elle-même son principe et sa raison suffisante; si elle ne se rattache à un principe qui est au delà de son domaine contingent, elle n'est qu'une pure illusion; et ce principe dont elle tire toute la réalité dont elle est susceptible, et son existence et sa possibilité même, ne peut se trouver que dans la contemplation ou, si l'on préfère, dans la connaissance, car, au fond, ces deux termes sont synonymes ou tout au moins coïncident, la connaissance elle-même et l'opération par laquelle on l'atteint ne pouvant en aucune façon être séparées. De même, le changement, dans son acception la plus générale, est inintelligible et contradictoire, c'est à dire impossible, sans un principe dont il procède et qui, par là même qu'il est son principe, ne peut lui être soumis, donc est forcément immuable; et c'est pourquoi, dans l'antiquité occidentale, Aristote avait affirmé la nécessité du "moteur immobile" de toutes choses.

Ce rôle de "moteur immobile", la connaissance le joue précisément par rapport à l'action; il est évident que celle-ci appartient tout entière au monde du changement, du "devenir"; la connaissance seule permet de sortir de ce monde et des limitations qui lui sont inhérentes, et, lorsqu'elle atteint l'immuable, ce qui est le cas de la connaissance principielle ou métaphysique qui est la connaissance par excellence, elle possède elle-même l'immutabilité, car toute connaissance vraie est essentiellement identification avec son objet.

C'est là justement ce qu'ignorent les Occidentaux modernes, qui, en fait de connaissance, n'envisagent plus qu'une connaissance rationnelle et discursive, donc indirecte et imparfaite, ce qu'on pourrait appeler une connaissance par reflet, et qui même, de plus en plus, n'apprécient cette connaissance inférieure que dans la mesure où elle peut servir immédiatement à des fins pratiques; engagés dans l'action au point de nier tout ce qui la dépasse, ils ne s'aperçoivent pas que cette action même dégénère ainsi, par défaut de principe, en une agitation aussi vaine que stérile.»

Prétendre que tout ce qui est exprimé dans ces lignes est susceptible d'être considéré comme élément de «polémique» verbale, ou sujet à polémique, est vraiment le signe que celui qui le fait aborde la question dans un esprit on ne peut plus superficiel; c'est-à-dire dans cet esprit que nous qualifions, dans les travaux de la «Rivista di Studi Tradizionali» et pour être bienveillants, d'«académiques» ou «universitaires» sans bien sûr qu'aucun de ces adjectifs ne contiennent ne serait-ce que l'ombre d'une intention d'offenser (9).
(à suivre)