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In René Guénon, Orient et Occident, Editions Véga, p. 174.
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In René Guénon, Articles et Comptes rendus, Editions Traditionnelles,
Paris, 2002.
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On peut ici faire observer que cette dernière remarque s’oppose formellement aux
prétentions de tout groupe humain qui, constitué selon des modalités aussi
négatives, voudrait lui aussi faire croire à son public (évidemment affligé des
lamentables limitations qui caractérisent la mentalité occidentale moderne) que
son action découle des contenus de l’œuvre de René Guénon.
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In René Guénon, Orient et Occident, Editions Véga, pp. 159-160-161.
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Depuis que nous nous occupons de questions
«traditionnelles» dans ces pages, nous avons dressé le constat d'une
tendance à «dériver» qui semble se répandre toujours davantage dans
les milieux mêmes qui, par nature propre, devraient au contraire
être capables de briguer bien d'autres résultats que ceux dont nous
allons parler dans ce bref article; du fait que cette tendance,
comme d'autres choses, est parfois mise en relation avec l'oeuvre de
René Guénon - celle-ci semblant avoir pris au fil du temps et aux
yeux de certaines personnes une importance que ces dernières ne
paraissaient pas lui accorder voici encore quelques années -, il
vaut la peine que nous y consacrions quelques brèves réflexions.
Comme l'a montré la première partie de l'article
«Confusions» de notre collaborateur Pietro Nutrizio paru dans le n°
94, il s'agit de la propension qui consiste à «lire» l'oeuvre en
question sous un angle prioritairement «politique», c'est à dire qui
prend en considération première les résultats auxquels le type de
travail proposé par l'oeuvre de René Guénon pourrait conduire dans
le domaine du «gouvernement des peuples», ou encore les fruits que
l'on aurait pu retirer (nous n’avons pas le cœur de dire que l’on
pourrait retirer, du fait de l’état pour ainsi dire «terminal»
des phénomènes sociaux dont nous sommes entourés) d’une mise en
oeuvre correcte des suggestions présentes dans cette oeuvre et des
efforts requis pour la mener à terme.
Ce type de lecture des écrits de René Guénon, ou
tout au moins de certains d'entre eux, se place, selon nous, en
nette opposition avec d'autres éléments que contient cette oeuvre,
prise dans sa globalité; c'est la raison pour laquelle la façon de
voir qui se traduit dans ces sortes de conclusions d'ordre presque
uniquement social nous semble surtout correspondre à une mauvaise
interprétation, voire à une incompréhension totale, des buts vers
lesquels tendait l'oeuvre tout entière de René Guénon. Certes, face
à cette observation critique que nous faisons sur la mentalité de
ceux qui sont affectés d'une semblable incompréhension, ceux qui en
sont atteints pourront objecter que, si un auteur est légitimement
en droit de porter toutes affirmations sur les conséquences
auxquelles peut conduire la lecture de ses écrits, cela ne signifie
pas pour autant que son point de vue à cet égard doive
obligatoirement être partagé par les lecteurs de son oeuvre. C'est
là un état de choses auquel nous ne pouvons rien opposer, excepté
que, pour nous, ce genre de raisonnement équivaut à un sophisme, ou
tout au moins à l'un de ces paralogismes dont est coutumière la
mentalité «académique», invinciblement portée à jouer avec des mots
qui ne conduisent nulle part; notre propre façon de raisonner, tout
à la fois logique et «traditionnelle» (ou peut-être justement
logique parce que traditionnelle), nous amène au contraire à
conclure que, si l'on partage les prémisses intellectuelles exposées
par Guénon, on ne peut faire autrement qu'en approuver les
conclusions qui en découlent, ou bien que, si ces dernières ne sont
pas acceptées, cela sous-entend que leurs prémisses ne l'ont pas été
non plus, ou que, beaucoup plus probablement, elles n'ont pas été
comprises dans leur juste portée.
A notre point de vue, Guénon n'a pas écrit pour
lui-même, comme sont accoutumés à le faire les écrivains modernes
(il a en effet toujours dit qu'il n'était pas un «écrivain», au sens
où l'entend habituellement la mentalité moderne occidentale),
serait-ce pour émettre des «opinions» ou des avis qui n'auraient
valu que pour lui; la doctrine qui s'exprime dans ses ouvrages
n'était pas (et n'est pas) «la sienne»; elle est d'origine
«supra-humaine», c'est-à-dire qu'elle porte les caractéristiques de
l'impersonnalité et de l'universalité (ou de la vérité, si ce mot a
encore un sens pour quelques-uns). Cela veut dire que, pour nous, il
est clair que René Guénon était - si l'on peut s'exprimer ainsi - en
possession des principes qui président à toute connaissance
véritable ou qui, pour mieux dire, la constituent (s'il n'en était
pas ainsi, comment aurait-il fait pour prendre la parole et en
énoncer le premier la conception dans un milieu d'où la conscience
en avait complètement disparu?).
Or, sa fonction ne consistait nullement à les
«mettre en pratique» personnellement pour ce qui concernait leurs
applications contingentes, «politiques» ou de tout autre genre; elle
consistait par contre à susciter chez certains (qu'il savait
exister) le désir de faire le nécessaire pour entrer à leur tour, et
comme il l'avait fait, «en possession» des principes. Certes, c’eût
été tant mieux si ceux-là avaient pu être mis au nombre de ceux qui,
du fait de leur position, auraient été en mesure d'influer de façon
correcte - ou, précisément, conforme aux principes - sur la
situation du monde moderne. Mais, même s'il n'en a pas été ainsi, ou
si ceux-là n'ont pas été «touchés» par l'oeuvre de René Guénon, la
chose demeure finalement sans grande importance, compte tenu de la
puissance inhérente aux principes eux-mêmes, indépendamment de la
position occupée par les individus susceptibles d'en être les
«supports» et de leur rôle «social».
Quand on lit l'oeuvre de René Guénon, et pour se
garder de tomber dans l’erreur dont nous parlons, la question est
donc de réussir à donner au mot «connaissance», du moins
«théoriquement» au départ, la signification qu'il recouvre dans la
«tradition», signification qui n'est absolument pas celle que lui
octroie la «culture» moderne qui considère, dans le meilleur des
cas, que «connaissance» ne signifie rien d'autre qu'«information»
(c'est là la différence qui existe entre «connaissance» véritable et
«érudition»).
Ce que René Guénon proposait dans son oeuvre,
c’était les éléments intellectuels que devaient acquérir les
individualités aptes à les recevoir afin que fût constituée, par le
«travail» nécessaire requis, une «élite» intellectuelle qui, à
partir du «centre», aurait invisiblement influé sur toutes choses,
donc également sur les «affaires du monde»; de tels éléments ne
constituent en aucune manière une proposition de laquelle inférer
superficiellement un comportement «politique» sans que soient tout
d'abord réalisées les conditions cognitives à partir desquelles
déduire, implicitement, toutes applications sur le plan humain (et
donc aussi celle qui concerne l'organisation politique et sociale de
tout groupe humain).
Pour que fût actualisé ce que René Guénon
proposait, il convenait toutefois de ne pas oublier ce qu'il disait
qu'il fallait faire, ou ne pas faire, afin que ces conditions
cognitives fussent réalisées, et c'est ainsi qu'il affirmait que
«[...] si rigoureuse que soit la sélection [dans la formation d'une
organisation quelconque ayant les caractéristiques extérieures d'une
"société" telle qu'entendue par les modernes], il serait bien
difficile d'empêcher, surtout au début et dans un milieu si peu
préparé, qu'il ne s'y introduise quelques unités dont
l'incompréhension suffirait pour tout compromettre; et il est à
prévoir que de tels groupements risqueraient fort de se laisser
séduire par la perspective d'une action sociale immédiate, peut-être
même politique au sens le plus étroit de ce mot, ce qui serait bien
la plus fâcheuse de toutes les éventualités, et la plus contraire au
but proposé [...]» (1) [les italiques sont nôtres].
Ce danger, à savoir celui d'une infiltration
d'individus qui, par leur incompréhension, compromettraient tout le
travail proposé par Guénon en le commençant par la fin, c'est-à-dire
en envisageant les résultats avant les prémisses à «réaliser» au
préalable (autrement dit en commençant par ce qu'il faudrait
regarder comme des résultats «extérieurs», au lieu de commencer par
leurs prémisses «intérieures»), ce danger est, entre autres, celui
qui fut emblématiquement représenté par les tendances qui se
manifestèrent sans réserve, en Italie, chez Julius Evola, et, à ce
propos, comparons ce qui vient d'être dit avec cet extrait d'un
compte rendu de Guénon d'avril 1936 («Etudes Traditionnelles»)
portant sur le livre de G. Cavallucci, L'intelligenza come forza
rivoluzionaria (2):
«Il est curieux de constater que le mot
"révolutionnaire" a pris actuellement, en Italie, un sens presque
diamétralement opposé à celui qu'il avait toujours eu et qu'il a
encore partout ailleurs, à tel point que certains vont jusqu'à
l'appliquer à des idées de restauration traditionnelle; si l'on n'en
était averti, on comprendrait assurément fort mal un titre comme
celui du présent livre. Ce que celui-ci contient d'intéressant à
notre point de vue, ce n'est pas, bien entendu, ce qui touche plus
ou moins à la politique ou à l'"administration", mais ce qui se
rapporte à des questions de principe; et, tout d'abord, nous y
trouvons une fort bonne critique de la conception moderne de
l'"intellectuel", qui n'a certes rien de commun avec la véritable
intellectualité. A cette conception toute profane, rationaliste et
démocratique, s'oppose celle du "sage" antique, revêtu d'un
caractère sacré au sens rigoureux de ce mot, et dont la place, dans
l'organisation sociale, doit être proprement au "centre"; l'auteur
le déclare expressément, mais peut-être n'en dégage-t-il pas assez
nettement la conséquence, à savoir que le "sage", de là, exerce
son influence par une sorte d'"action de présence", sans avoir
aucunement à se mêler aux activités plus ou moins extérieures.
Quoi qu'il en soit, c'est bien ce rôle et ce caractère du "sage"
qu'il s'agirait de rétablir effectivement; mais, malheureusement,
quand on en vient [il s'agit ici d'une critique que René Guénon
adresse à l'auteur du livre] à envisager l'application possible, il
y a une étrange disproportion entre ce résultat et les moyens
proposés pour y parvenir: on risque fort, nous semble-t-il, de
retomber en fait dans le domaine de la pseudo-intellectualité, en
descendant jusqu'à prendre en considération la "culture"
universitaire, qui en est bien le type le plus accompli; ou bien si
l'on veut réellement assurer aux seuls représentants de
l'intellectualité véritable, ou, ce qui est la même chose, de la
spiritualité pure, leur place au sommet de la hiérarchie, n'est-il
pas à craindre que cette place reste vide? L'auteur reconnaît
qu'elle l'est présentement, et il pose à ce propos le problème de
l'"élite" spirituelle, mais d'une façon qui ne montre que trop
combien il est difficile de le résoudre dans les conditions
actuelles [1936!]: comme on le comprendra sans peine par les
considérations que nous avons exposées récemment, la formation de
l'"élite" ne saurait être une simple affaire d'"éducation", celle-ci
fût-elle "intégrale"; et, d'autre part, en supposant cette "élite"
constituée, nous ne la voyons pas bien se groupant dans une
"académie", ou dans toute autre institution s'affichant
pareillement aux yeux du public; avec de telles vues, nous
voilà, hélas! bien loin du "centre" qui régit toutes choses
invisiblement...» (3) [les italiques sont nôtres].
C'est là, en l’occurrence, la différence qui
sépare instruction académique et connaissance initiatique. Pour
revenir à la question de la «politique», de laquelle nous sommes
parti, il ne s’agit, dans l'oeuvre de Guénon, ni de «droite» ni de
«gauche», pour employer la terminologie sociologique usuelle, points
de vue modernes qui s'équivalent parfaitement, puisque se plaçant
sur le même terrain «profane»; mais d'«intérieur» et d'«extérieur».
L'activité qui s'exerce à l'intérieur est efficace, celle qui se
situe uniquement à l'extérieur ne pourra jamais être que stérile et
vaine dans ses productions, car celles-ci appartiendront toujours au
«courant des formes», lequel échappe à l'action des facultés
modificatrices extérieures de l'homme.
Pour conclure de façon un peu abrupte, nous
dirons que le lecteur qui ne sait seulement, ou principalement,
tirer de l'oeuvre de Guénon que des conclusions de type «politique»
n'est pas l'un des destinataires électifs auxquels l'oeuvre était
adressée et l'exemple le plus flagrant de cette catégorie de
lecteurs est encore Evola, à qui fut fermée l'idée d'une
connaissance désintéressée, c'est-à-dire non conditionnée par des
raisons contingentes; ce, même si l'on ne peut pas dire de lui qu'il
fut un «universitaire», bien que nombre des auteurs de valeur
douteuse cités par lui, ainsi que ses méthodes de renvoi aux
références, rappellent de près les «universitaires» au sens propre.
On pourrait encore se demander pourquoi Guénon, un peu partout dans
son oeuvre, mais surtout dans Orient et Occident, a alors
attiré l'attention de ses lecteurs sur les résultats à attendre sur
le plan «social» en conséquence d'une activité d'acquisition des
principes; la réponse, c'est lui-même qui la donne, si l'on sait
lire:
«Certes, ceux qui entreprendraient une oeuvre
comme celle dont nous parlons ne devraient pas s'attendre à obtenir
immédiatement des résultats apparents; mais leur travail n'en serait
pas moins réel et efficace, bien au contraire, et, tout en n'ayant
nul espoir d'en voir jamais l'épanouissement extérieur, ils n'en
recueilleraient pas moins personnellement bien d'autres
satisfactions et des bénéfices inappréciables. Il n'y a même aucune
commune mesure entre les résultats d'un travail tout intérieur, et
de l'ordre le plus élevé, et tout ce qui peut être obtenu dans le
domaine des contingences; si les Occidentaux pensent autrement et
renversent encore ici les rapports naturels, c'est parce qu'ils ne
savent pas s'élever au-dessus des choses sensibles; il est toujours
aisé de déprécier ce qu'on ne connaît pas, et, quand on est
incapable de l'atteindre, c'est même le meilleur moyen de se
consoler de son impuissance, moyen qui est d'ailleurs à la portée de
tout le monde. Mais, dira-t-on peut-être, s'il en est ainsi,
et si ce travail intérieur par lequel il faut commencer est en somme
le seul vraiment essentiel, pourquoi se préoccuper d'autre chose?
C'est que, si les contingences ne sont assurément que secondaires,
elles existent cependant; dès lors que nous sommes dans le monde
manifesté, nous ne pouvons nous en désintéresser entièrement; et
d'ailleurs, puisque tout doit dériver des principes, le reste peut
être obtenu en quelque sorte "par surcroît" et on aurait grand tort
de s'interdire cette possibilité. Il y a encore une autre raison,
plus particulière aux conditions actuelles de l'esprit occidental:
cet esprit étant ce qu'il est, il y aurait peu de chances
d'intéresser même l'élite possible (nous voulons dire ceux qui
possèdent les aptitudes intellectuelles requises, mais non
développées) à une réalisation qui devrait rester purement
intérieure, ou que du moins on ne lui présenterait que sous ce seul
aspect; on peut beaucoup mieux l'y intéresser en lui montrant que
cette réalisation même doit produire, ne fût-ce que lointainement,
des résultats dans l'extérieur, ce qui, du reste, est la stricte
vérité. Si le but est toujours le même, il y a bien des voies
différentes pour l'atteindre, ou plutôt pour en approcher, car, dès
qu'on est parvenu dans le domaine transcendant de la métaphysique,
toute diversité s'efface; parmi toutes ces voies, il faut choisir
celle qui convient le mieux aux esprits auxquels on s'adresse»
(4) [les italiques sont nôtres].
Il ne nous semble pas possible d'exprimer de
façon plus claire les intentions qui furent celles de Guénon dans la
rédaction de son oeuvre; et, en même temps, la voie qui fut
empruntée par la sagesse traditionnelle pour conduire certains au
désir de les réaliser.
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