a cura di
Heredom
Extrait de la
Rivista di Studi Tradizionali
N° 95
Juillet - Décembre 2002

Traduction par
Claude Cuvillier

 

Quelque éclaircissement

Quelque éclaircissement

 

 

P.M.

 

  1. In René Guénon, Orient et Occident, Editions Véga, p. 174.
  2. In René Guénon, Articles et Comptes rendus, Editions Traditionnelles, Paris, 2002.
  3. On peut ici faire observer que cette dernière remarque s’oppose formellement aux prétentions de tout groupe humain qui, constitué selon des modalités aussi négatives, voudrait lui aussi faire croire à son public (évidemment affligé des lamentables limitations qui caractérisent la mentalité occidentale moderne) que son action découle des contenus de l’œuvre de René Guénon.
  4. In René Guénon, Orient et Occident, Editions Véga, pp. 159-160-161.
Depuis que nous nous occupons de questions «traditionnelles» dans ces pages, nous avons dressé le constat d'une tendance à «dériver» qui semble se répandre toujours davantage dans les milieux mêmes qui, par nature propre, devraient au contraire être capables de briguer bien d'autres résultats que ceux dont nous allons parler dans ce bref article; du fait que cette tendance, comme d'autres choses, est parfois mise en relation avec l'oeuvre de René Guénon - celle-ci semblant avoir pris au fil du temps et aux yeux de certaines personnes une importance que ces dernières ne paraissaient pas lui accorder voici encore quelques années -, il vaut la peine que nous y consacrions quelques brèves réflexions.

Comme l'a montré la première partie de l'article «Confusions» de notre collaborateur Pietro Nutrizio paru dans le n° 94, il s'agit de la propension qui consiste à «lire» l'oeuvre en question sous un angle prioritairement «politique», c'est à dire qui prend en considération première les résultats auxquels le type de travail proposé par l'oeuvre de René Guénon pourrait conduire dans le domaine du «gouvernement des peuples», ou encore les fruits que l'on aurait pu retirer (nous n’avons pas le cœur de dire que l’on pourrait retirer, du fait de l’état pour ainsi dire «terminal» des phénomènes sociaux dont nous sommes entourés) d’une mise en oeuvre correcte des suggestions présentes dans cette oeuvre et des efforts requis pour la mener à terme.

Ce type de lecture des écrits de René Guénon, ou tout au moins de certains d'entre eux, se place, selon nous, en nette opposition avec d'autres éléments que contient cette oeuvre, prise dans sa globalité; c'est la raison pour laquelle la façon de voir qui se traduit dans ces sortes de conclusions d'ordre presque uniquement social nous semble surtout correspondre à une mauvaise interprétation, voire à une incompréhension totale, des buts vers lesquels tendait l'oeuvre tout entière de René Guénon. Certes, face à cette observation critique que nous faisons sur la mentalité de ceux qui sont affectés d'une semblable incompréhension, ceux qui en sont atteints pourront objecter que, si un auteur est légitimement en droit de porter toutes affirmations sur les conséquences auxquelles peut conduire la lecture de ses écrits, cela ne signifie pas pour autant que son point de vue à cet égard doive obligatoirement être partagé par les lecteurs de son oeuvre. C'est là un état de choses auquel nous ne pouvons rien opposer, excepté que, pour nous, ce genre de raisonnement équivaut à un sophisme, ou tout au moins à l'un de ces paralogismes dont est coutumière la mentalité «académique», invinciblement portée à jouer avec des mots qui ne conduisent nulle part; notre propre façon de raisonner, tout à la fois logique et «traditionnelle» (ou peut-être justement logique parce que traditionnelle), nous amène au contraire à conclure que, si l'on partage les prémisses intellectuelles exposées par Guénon, on ne peut faire autrement qu'en approuver les conclusions qui en découlent, ou bien que, si ces dernières ne sont pas acceptées, cela sous-entend que leurs prémisses ne l'ont pas été non plus, ou que, beaucoup plus probablement, elles n'ont pas été comprises dans leur juste portée.

A notre point de vue, Guénon n'a pas écrit pour lui-même, comme sont accoutumés à le faire les écrivains modernes (il a en effet toujours dit qu'il n'était pas un «écrivain», au sens où l'entend habituellement la mentalité moderne occidentale), serait-ce pour émettre des «opinions» ou des avis qui n'auraient valu que pour lui; la doctrine qui s'exprime dans ses ouvrages n'était pas (et n'est pas) «la sienne»; elle est d'origine «supra-humaine», c'est-à-dire qu'elle porte les caractéristiques de l'impersonnalité et de l'universalité (ou de la vérité, si ce mot a encore un sens pour quelques-uns). Cela veut dire que, pour nous, il est clair que René Guénon était - si l'on peut s'exprimer ainsi - en possession des principes qui président à toute connaissance véritable ou qui, pour mieux dire, la constituent (s'il n'en était pas ainsi, comment aurait-il fait pour prendre la parole et en énoncer le premier la conception dans un milieu d'où la conscience en avait complètement disparu?).

Or, sa fonction ne consistait nullement à les «mettre en pratique» personnellement pour ce qui concernait leurs applications contingentes, «politiques» ou de tout autre genre; elle consistait par contre à susciter chez certains (qu'il savait exister) le désir de faire le nécessaire pour entrer à leur tour, et comme il l'avait fait, «en possession» des principes. Certes, c’eût été tant mieux si ceux-là avaient pu être mis au nombre de ceux qui, du fait de leur position, auraient été en mesure d'influer de façon correcte - ou, précisément, conforme aux principes - sur la situation du monde moderne. Mais, même s'il n'en a pas été ainsi, ou si ceux-là n'ont pas été «touchés» par l'oeuvre de René Guénon, la chose demeure finalement sans grande importance, compte tenu de la puissance inhérente aux principes eux-mêmes, indépendamment de la position occupée par les individus susceptibles d'en être les «supports» et de leur rôle «social».

Quand on lit l'oeuvre de René Guénon, et pour se garder de tomber dans l’erreur dont nous parlons, la question est donc de réussir à donner au mot «connaissance», du moins «théoriquement» au départ, la signification qu'il recouvre dans la «tradition», signification qui n'est absolument pas celle que lui octroie la «culture» moderne qui considère, dans le meilleur des cas, que «connaissance» ne signifie rien d'autre qu'«information» (c'est là la différence qui existe entre «connaissance» véritable et «érudition»).

Ce que René Guénon proposait dans son oeuvre, c’était les éléments intellectuels que devaient acquérir les individualités aptes à les recevoir afin que fût constituée, par le «travail» nécessaire requis, une «élite» intellectuelle qui, à partir du «centre», aurait invisiblement influé sur toutes choses, donc également sur les «affaires du monde»; de tels éléments ne constituent en aucune manière une proposition de laquelle inférer superficiellement un comportement «politique» sans que soient tout d'abord réalisées les conditions cognitives à partir desquelles déduire, implicitement, toutes applications sur le plan humain (et donc aussi celle qui concerne l'organisation politique et sociale de tout groupe humain).

Pour que fût actualisé ce que René Guénon proposait, il convenait toutefois de ne pas oublier ce qu'il disait qu'il fallait faire, ou ne pas faire, afin que ces conditions cognitives fussent réalisées, et c'est ainsi qu'il affirmait que «[...] si rigoureuse que soit la sélection [dans la formation d'une organisation quelconque ayant les caractéristiques extérieures d'une "société" telle qu'entendue par les modernes], il serait bien difficile d'empêcher, surtout au début et dans un milieu si peu préparé, qu'il ne s'y introduise quelques unités dont l'incompréhension suffirait pour tout compromettre; et il est à prévoir que de tels groupements risqueraient fort de se laisser séduire par la perspective d'une action sociale immédiate, peut-être même politique au sens le plus étroit de ce mot, ce qui serait bien la plus fâcheuse de toutes les éventualités, et la plus contraire au but proposé [...]» (1) [les italiques sont nôtres].

Ce danger, à savoir celui d'une infiltration d'individus qui, par leur incompréhension, compromettraient tout le travail proposé par Guénon en le commençant par la fin, c'est-à-dire en envisageant les résultats avant les prémisses à «réaliser» au préalable (autrement dit en commençant par ce qu'il faudrait regarder comme des résultats «extérieurs», au lieu de commencer par leurs prémisses «intérieures»), ce danger est, entre autres, celui qui fut emblématiquement représenté par les tendances qui se manifestèrent sans réserve, en Italie, chez Julius Evola, et, à ce propos, comparons ce qui vient d'être dit avec cet extrait d'un compte rendu de Guénon d'avril 1936 («Etudes Traditionnelles») portant sur le livre de G. Cavallucci, L'intelligenza come forza rivoluzionaria (2):

«Il est curieux de constater que le mot "révolutionnaire" a pris actuellement, en Italie, un sens presque diamétralement opposé à celui qu'il avait toujours eu et qu'il a encore partout ailleurs, à tel point que certains vont jusqu'à l'appliquer à des idées de restauration traditionnelle; si l'on n'en était averti, on comprendrait assurément fort mal un titre comme celui du présent livre. Ce que celui-ci contient d'intéressant à notre point de vue, ce n'est pas, bien entendu, ce qui touche plus ou moins à la politique ou à l'"administration", mais ce qui se rapporte à des questions de principe; et, tout d'abord, nous y trouvons une fort bonne critique de la conception moderne de l'"intellectuel", qui n'a certes rien de commun avec la véritable intellectualité. A cette conception toute profane, rationaliste et démocratique, s'oppose celle du "sage" antique, revêtu d'un caractère sacré au sens rigoureux de ce mot, et dont la place, dans l'organisation sociale, doit être proprement au "centre"; l'auteur le déclare expressément, mais peut-être n'en dégage-t-il pas assez nettement la conséquence, à savoir que le "sage", de là, exerce son influence par une sorte d'"action de présence", sans avoir aucunement à se mêler aux activités plus ou moins extérieures. Quoi qu'il en soit, c'est bien ce rôle et ce caractère du "sage" qu'il s'agirait de rétablir effectivement; mais, malheureusement, quand on en vient [il s'agit ici d'une critique que René Guénon adresse à l'auteur du livre] à envisager l'application possible, il y a une étrange disproportion entre ce résultat et les moyens proposés pour y parvenir: on risque fort, nous semble-t-il, de retomber en fait dans le domaine de la pseudo-intellectualité, en descendant jusqu'à prendre en considération la "culture" universitaire, qui en est bien le type le plus accompli; ou bien si l'on veut réellement assurer aux seuls représentants de l'intellectualité véritable, ou, ce qui est la même chose, de la spiritualité pure, leur place au sommet de la hiérarchie, n'est-il pas à craindre que cette place reste vide? L'auteur reconnaît qu'elle l'est présentement, et il pose à ce propos le problème de l'"élite" spirituelle, mais d'une façon qui ne montre que trop combien il est difficile de le résoudre dans les conditions actuelles [1936!]: comme on le comprendra sans peine par les considérations que nous avons exposées récemment, la formation de l'"élite" ne saurait être une simple affaire d'"éducation", celle-ci fût-elle "intégrale"; et, d'autre part, en supposant cette "élite" constituée, nous ne la voyons pas bien se groupant dans une "académie", ou dans toute autre institution s'affichant pareillement aux yeux du public; avec de telles vues, nous voilà, hélas! bien loin du "centre" qui régit toutes choses invisiblement...» (3) [les italiques sont nôtres].

C'est là, en l’occurrence, la différence qui sépare instruction académique et connaissance initiatique. Pour revenir à la question de la «politique», de laquelle nous sommes parti, il ne s’agit, dans l'oeuvre de Guénon, ni de «droite» ni de «gauche», pour employer la terminologie sociologique usuelle, points de vue modernes qui s'équivalent parfaitement, puisque se plaçant sur le même terrain «profane»; mais d'«intérieur» et d'«extérieur». L'activité qui s'exerce à l'intérieur est efficace, celle qui se situe uniquement à l'extérieur ne pourra jamais être que stérile et vaine dans ses productions, car celles-ci appartiendront toujours au «courant des formes», lequel échappe à l'action des facultés modificatrices extérieures de l'homme.

Pour conclure de façon un peu abrupte, nous dirons que le lecteur qui ne sait seulement, ou principalement, tirer de l'oeuvre de Guénon que des conclusions de type «politique» n'est pas l'un des destinataires électifs auxquels l'oeuvre était adressée et l'exemple le plus flagrant de cette catégorie de lecteurs est encore Evola, à qui fut fermée l'idée d'une connaissance désintéressée, c'est-à-dire non conditionnée par des raisons contingentes; ce, même si l'on ne peut pas dire de lui qu'il fut un «universitaire», bien que nombre des auteurs de valeur douteuse cités par lui, ainsi que ses méthodes de renvoi aux références, rappellent de près les «universitaires» au sens propre. On pourrait encore se demander pourquoi Guénon, un peu partout dans son oeuvre, mais surtout dans Orient et Occident, a alors attiré l'attention de ses lecteurs sur les résultats à attendre sur le plan «social» en conséquence d'une activité d'acquisition des principes; la réponse, c'est lui-même qui la donne, si l'on sait lire:

«Certes, ceux qui entreprendraient une oeuvre comme celle dont nous parlons ne devraient pas s'attendre à obtenir immédiatement des résultats apparents; mais leur travail n'en serait pas moins réel et efficace, bien au contraire, et, tout en n'ayant nul espoir d'en voir jamais l'épanouissement extérieur, ils n'en recueilleraient pas moins personnellement bien d'autres satisfactions et des bénéfices inappréciables. Il n'y a même aucune commune mesure entre les résultats d'un travail tout intérieur, et de l'ordre le plus élevé, et tout ce qui peut être obtenu dans le domaine des contingences; si les Occidentaux pensent autrement et renversent encore ici les rapports naturels, c'est parce qu'ils ne savent pas s'élever au-dessus des choses sensibles; il est toujours aisé de déprécier ce qu'on ne connaît pas, et, quand on est incapable de l'atteindre, c'est même le meilleur moyen de se consoler de son impuissance, moyen qui est d'ailleurs à la portée de tout le monde. Mais, dira-t-on peut-être, s'il en est ainsi, et si ce travail intérieur par lequel il faut commencer est en somme le seul vraiment essentiel, pourquoi se préoccuper d'autre chose? C'est que, si les contingences ne sont assurément que secondaires, elles existent cependant; dès lors que nous sommes dans le monde manifesté, nous ne pouvons nous en désintéresser entièrement; et d'ailleurs, puisque tout doit dériver des principes, le reste peut être obtenu en quelque sorte "par surcroît" et on aurait grand tort de s'interdire cette possibilité. Il y a encore une autre raison, plus particulière aux conditions actuelles de l'esprit occidental: cet esprit étant ce qu'il est, il y aurait peu de chances d'intéresser même l'élite possible (nous voulons dire ceux qui possèdent les aptitudes intellectuelles requises, mais non développées) à une réalisation qui devrait rester purement intérieure, ou que du moins on ne lui présenterait que sous ce seul aspect; on peut beaucoup mieux l'y intéresser en lui montrant que cette réalisation même doit produire, ne fût-ce que lointainement, des résultats dans l'extérieur, ce qui, du reste, est la stricte vérité. Si le but est toujours le même, il y a bien des voies différentes pour l'atteindre, ou plutôt pour en approcher, car, dès qu'on est parvenu dans le domaine transcendant de la métaphysique, toute diversité s'efface; parmi toutes ces voies, il faut choisir celle qui convient le mieux aux esprits auxquels on s'adresse» (4) [les italiques sont nôtres].

Il ne nous semble pas possible d'exprimer de façon plus claire les intentions qui furent celles de Guénon dans la rédaction de son oeuvre; et, en même temps, la voie qui fut empruntée par la sagesse traditionnelle pour conduire certains au désir de les réaliser.